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Octobre Suggérer par mail
Écrit par PierreFalardeau.com   
02-08-2006

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Ce texte est une préface extraite du livre
"Presque tout Falardeau",
édition Stanké, 2001.
Les photographies de tournages sont de JF Leblanc sauf mention contraire.

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« Cela ne pourra pas toujours ne pas arriver. »

GASTON MIRON

 

 

Après m'avoir traité de personnage vulgaire et grossier, un éditorialiste éminent de La Presse m'accusait d'avoir «la manie de réécrire I’histoire». Ce monsieur ne se trompait qu'à moitié. Oui, il faut réécrire l'histoire. Mais ce n'est pas une manie ni une marotte, mais une question de survie.

Car se contenter de l'histoire telle que l'écrivent les mercenaires de Power Corporation est non seulement un crime contre l’intelligence mais une attitude suicidaire pour notre peuple. Laisser la parole aux fiers-à-bras du discours officiel, aux hommes de main de la pensée conforme, aux écrivains à gages du pouvoir, c’est se condamner à réfléchir avec ses pieds, se condamner à la mort de l’esprit.

Oui, faut réécrire l'histoire. Toute l'histoire. Oui, il faut rétablir la vérité. Toujours. Oui, il faut tenter de comprendre au risque de se tromper.



En tournant Octobre, je n'ai pas la prétention de clore le débat sur ce que l'on a appelé «les événements d'Octobre». En histoire, rien n’est jamais définitif. Dans ce cas-ci, comme dans le reste, tout est à faire. Il y a encore place pour dix films, pour quinze livres. En me limitant à l'histoire de la cellule Chénier, j'ai simplement voulu parler de ce que je savais. Quand je ne sais pas, je me tais. Pour ne pas parler au travers de mon chapeau. Que s’est-il passé, par exemple, au bureau de Trudeau à Ottawa? Et à Québec au bureau de Bourassa? Que s'est-il passé au quartier général de l'armée canadienne, à la Royal Canadian Mounted Police, à la Sûreté du Québec, à la Police de Montréal? On attend toujours que ces messieurs et ces madames ouvrent leurs archives. Des archives qui sortent au compte-gouttes, par petits bouts, découpées, hachées, censurées. Alors peut-être un jour, les crimes de chacun pourront-ils être jugés devant le tribunal de l'histoire. Chacun devra répondre de ses actes. Mort ou vif. Pour l'instant, je me contente de ce que je sais.



C'est au Leclerc, pénitencier fédéral à sécurité moyenne, que j'ai rencontré Francis Simard pour la première fois. Nous étions en 1977, je crois. Peut-être un peu avant. Peut-être un peu après. Il nous avait invités, Julien Poulin et moi, pour présenter un film aux détenus. Nous avons fraternisé, dès la première poignée main. Nous avons parlé sans arrêt, je pense, pendant toute la journée. C'est l'enfermement sans doute qui force les humains à s'ouvrir si rapidement quand l'occasion se présente. Le temps presse.

Je suis revenu le voir, la semaine suivante, à «la visite». Puis à toutes les semaines, parfois aux deux semaines, jusqu'à sa libération en 1981. Nous parlions de femmes, de politique, de prison et de cinéma. J'apprenais Octobre par bribes, vu de l'intérieur. Le pourquoi, le comment, dans quelles circonstances, dans quel esprit. Petits bouts par petits bouts, dans le désordre, à chaque semaine. À chaque rencontre, j'abordais le sujet, mais avec une grande pudeur. Pendant toutes ces années, jamais nous n'avons parlé d'un film possible. J'en rêvais intérieurement, bien sûr, mais en silence.

Notre amitié se développait au travers de ces cours de sciences politiques de très haut niveau appelés vulgairement «visites». Ce furent des années très enrichissantes. J'avais un professeur brillant comme peu d'étudiants universitaires n'en auront jamais. Mon «diplôme» à moi, c'est dans les prisons fédérales que je l'ai acquis.



À sa libération, en 1981, Francis m'a proposé de faire un film sur Octobre. Ma réponse est sortie comme une balle. J'ai dit oui. D’un coup. Très vite. Sans réfléchir. C'était déjà tout réfléchi. Depuis longtemps.

Quelques jours plus tard, nous nous sommes mis au travail. Nous, c’est-à-dire Simard, Poulin mon vieux camarade et moi. Pendant toute une semaine, à raison de dix heures par jour, nous avons refait autour d'un magnétophone tout le chemin parcouru pendant ces quatre années de «visites». Comme j'étais devenu malgré moi, par la force des choses, un «spécialiste» avec un petit s, il m’arrivait de corriger Francis dans la chronologie des événements, et ce, à grand renfort de coupures de journaux, d'extraits de procès ou de pages de commissions d'enquête. Après avoir tout vérifié et contrevérifié, jamais, pas une seule fois, pendant plus de dix ans, Francis ne m'a raconté de faussetés. Pas une seule fois, il ne s’est contredit.

Le dernier jour des entrevues, nous avons abordé finalement la mort de Pierre Laporte. Pendant quatre ans, nous n'en avions jamais parlé. Par pudeur. Par respect. D'un côté comme de l'autre. Je nous revois tous les trois, très graves. Julien pleurait doucement comme un enfant. Moi, j'avais le «motton». Francis n'était pas beaucoup mieux.



La semaine suivante, Denise, la femme de Simard, commençait à dactylographier les entrevues. Nous avions prévu publier un livre, en pensant que cela pourrait faciliter la fabrication du film. Cela n'a rien facilité du tout. Naïfs. Quelques jours plus tard, Francis commençait à écrire son livre. De mon côté, à partir des mêmes entrevues, je me suis mis à écrire le scénario avec Poulin. Poulin, mon vieil ami, que j'ai oublié, au générique du film, comme un idiot.

La suite ? Une série interminable de refus que j'ai déjà racontée à la revue 24 Images. Dix années de frustrations, de faux espoirs, de découragements. Dix années à se faire cracher dessus. Dix années à me faire traiter comme un malpropre. Dix années subir les grossièretés de petites ordures poudrées ou cravatées. « Le temps des bouffons» c'est pas dans ma tête. Je l'ai vécu. Dans ma chair et dans mes os.



Pendant toutes ces années, du monde m'a encouragé. Du petit monde. Du gros monde. Toutes sortes de monde. Des inconnus parfois... Une simple tape dans le dos. Un clin d'oeil. Un sourire complice. Je voudrais les remercier ici, du plus profond de mon coeur. Ils se reconnaîtront. Eux, ils savent. Je pense aussi à Poulin à Émond, à ma blonde, Manon. Ils me pardonneront, j'espère mes colères et mes sautes d'humeur, Je voudrais remercier tous ces gens pour ces efforts, inutiles en apparence, pour toutes ces tentatives avortées. Je voudrais les remercier d'avoir au moins essayé L'important n'est pas tant dans le succès que dans la tentative. Merci, mes amis.

Je voudrais aussi remercier tous les enfants de chienne à tous les niveaux, qui, par peur, par calcul ou par conviction, font que les choses n'arrivent pas. Je voudrais les remercier parce que les refus à répétition ont permis au projet de mûrir, d'acquérir force et puissance. Merci à tous ces chiens de garde du pouvoir et du mensonge, champions du bâillon et de la muselière. Je n'en nommerai qu'un. Par vengeance personnelle, mais aussi et surtout pour faire comprendre, au-delà des personnes, le fonctionnement d’un système.



On m'a toujours dit qu'il était mal de frapper un adversaire au plancher, un homme tombé ou sur le point de tomber. Dans le cas de Charles Denis, le président de la Sogic, sur le point de recevoir son petit livre d'assurance-chômage ou plutôt une pension confortable, le fait de l'avoir déjà affronté, visière levée, quand il était en position de pouvoir, m'aide à surmonter ma culpabilité bien « canadienne-française».

Ce petit monsieur est arrivé à la présidence de la Sogic au moment où mon projet était déjà accepté. Le projet est alors monté sur son bureau. Il y est resté bloqué pendant dix-huit mois. Puis refusé. Pourquoi? L’aide à la création devient un moyen de contrôler la création. Le contrôle des coeurs et des esprits. On comprend mieux aujourd'hui les visées de Trudeau en matière culturelle. Faire manger les créateurs dans sa main. La fable du loup et du chien.

Mais qui est donc Charles Denis? Un petit ami de M. Bourassa. Plus précisément son secrétaire de presse pendant les années soixante-dix. Grand spécialiste en magouille de l'information, responsable des «cassettes à Bourassa» pendant toutes ces années. Ancien directeur des relations publiques à la Bourse de Montréal. Sa nomination à la tête d'un organisme voué à la création cinématographique coïncide avec le retour au pouvoir de Bourassa. Ses connaissances en cinéma? Zéro. De toute façon, pour les petits amis du régime, les compétences ne sont pas requises. Il s’agit d'attendre les retours d'ascenseurs. Faire jouer les « plogues», les «connexions», les petits «rackets». Toute l’administration publique canadienne et québécoise est remplie de ces petits crosseurs nommés pour services rendus au parti. Directeurs de ceci, présidents de cela, juges de ceci, cela. Dans tous les domaines de l'activité gouvernementale.



Devenu enragé par ce nouveau refus, j'avais écrit à ce petit journaliste boursificateur : «On sait exactement, tout le monde le sait, pourquoi t'as eu la job. Mais je vais le faire ce film, un jour, parce que de toute façon tu vas crever avant moi.» Le film est fait. Sans l'aide de la Sogic. Eh! minable, le film, je l'ai fait. Tu peux crever maintenant.

Mais ce film, je ne l'ai pas fait seul. Faire un film est un travail collectif. Comme la construction d'une cathédrale. Et l'on ignore souvent dans ce cas le nom de l'architecte, comme celui des ouvriers d'ailleurs. Et c'est bien ainsi. L'oeuvre est plus importante que les ego de chacun. Et je rêve d'un film sans générique. Comme au début du cinéma.

Dans l'histoire du septième art, on a tantôt mis de l'avant le nom des acteurs, tantôt celui des producteurs. Plus tard, les critiques « smats» ont décidé que le réalisateur était le véritable auteur du film, oubliant le travail du scénariste. Comme si, au concert, Dutoit était plus important que Beethoven Bien sûr que le travail du réalisateur est essentiel, mais on arrive alors à mettre en retrait le travail de toute l'équipe, acteurs, techniciens, producteurs, Moi, je sais ce que je dois à chacun. Et j'en ignore sûrement des bouts. Mais je sais que mon film est la somme du génie de chacun, du plus grand au plus petit. Mon film est la somme de l'inventivité, de la passion, de la créativité de plusieurs. Merci, les filles. Merci, les gars. Merci pour la cathédrale.

 

 

 

PIERRE FALARDEAU

juillet 1994


Première d'Octobre en compagnie de Gaston Miron









Extrait 1 : "L'enlèvement" (13,8 Mo)
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Extrait 2 : "La lois des mesures de guerre" (3,1 Mo)
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Dernière mise à jour : ( 29-01-2007 )