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La politique de la petitesse Suggérer par mail
Écrit par PierreFalardeau.com   
09-11-2006

« L’histoire ne se répète jamais, il n’y a que les journalistes qui se répètent entre eux. »

 

- Anonyme

 


En 1937, à l’âge de vingt ans, dans le premier et seul numéro de À nous la liberté, une revue qu’il vient de fonder, le jeune Guy Frégault écrit : « L’autre génération n’a pas une ‘‘âme perverse’’; elle a une ‘‘âme habituée’’. Ces gens n’ont jamais eu l’idée de rajuster le monde à la taille de l’homme […]; ils ont su pieusement s’en accommoder, tout en débitant des quantités massives de rhétorique pleurnicharde. […] Le grand secret de notre misère c’est que nous avons perdu la faim et la soif de la liberté. […] Il fut un temps – il y a mettons deux siècles – où les Canadiens […] étaient le peuple le plus libre de la terre, mais arrive 1760, […] il faut se soumettre. Nous nous soumettons. On finit par vivre comme on pense, n’est-ce pas? Alors la soumission devient un esclavage intérieurement accepté […], nous avons fini par troquer notre esprit de créateur contre celui de quémandeur.1»

Je ne sais pas pourquoi, mais en lisant ces lignes du grand historien qui écrira plus tard La Guerre de la Conquête, ce livre majeur, j’ai pensé immédiatement à André Pratte. Pour moi, le célèbre relationniste de presse de l’empire Power Corp. représente à la perfection le descendant-type de cette génération de morts-vivants, de vaincus heureux, de soumis satisfaits dénoncés par Frégault il y a presque soixante-dix ans. En fait, je vous raconte des peurs; si j’ai pensé à l’attaché de presse de mononcle Paul, ce n’est pas du tout un hasard. Les camarades des Éditions du Québécois m’ont demandé un avant-propos au livre de Patrick Bourgeois. Pour supposément me mettre dans l’ambiance, ils m’ont notamment envoyé une copie du dernier livre du petit Frère Pratte. Ah! les affreux! Ils m’ont gâché une partie de mes vacances. Des vrais sadiques! Me faire ça à moi, un ami qui ne leur a jamais fait de mal. Quelle horreur!

Je suis pourtant un habitué de la prose tordue de l’éditorialiste en chef de l’organe de presse quasi officiel du gouvernement canadien. Je lis régulièrement le bon Frère Pratte, question de suivre au jour le jour le point de vue du grand patronat, et, même à petite dose, c’est dur à avaler. Mais là en concentré, à forte dose, ça devient carrément de la violence psychologique, du harcèlement mental, de la torture cérébrale. Je ne comprends pas Graveline qui a publié le livre chez VLB. Il n’a jamais lu le manuscrit? Il a voulu faire un canular? On l’a forcé avec un couteau sur la gorge? Il se cherchait une job?

Quand on lit du Pratte, on a l’impression de lire un catalogue des vieux éditoriaux moisis de Renaude Lapointe ou de Solange Chaput Rolland. Après Roger Lemelin et le Frère Untel, le Frère André! Il nous ressert au goût du jour, sous une mince couche de vernis intellectuel, les vieux arguments délirants de Réal Caouette, les farces plattes de Camille Samson, les grossièretés démagogiques de Jean Chrétien, les raisonnements spécieux et les sophismes éculés de Pierre Elliott. Et tout ça se prend pour Claude Ryan. Beurk!

Pour bien comprendre le travail de cet employé modèle de l’empire Desmarais, de cet employé du mois de Gesca, il faut le regarder penser ou du moins faire semblant de penser. Cet admirateur de Robert Bourrassa pratique avec un art consommé la vieille technique du cul entre deux chaises, chère à son mentor. Mais tout ça n’est que de la poudre aux yeux parce que son siège est fait depuis toujours. C’est le vieux siège du pouvoir. Un bain de siège en fait! Pratte excelle à faire semblant. Il pratique l’art du faux en véritable professionnel de l’information. Il se pose toujours en analyste neutre et objectif. L’air de rien, il donne l’impression de s’intéresser aux deux côtés de la médaille et pose au juge impartial. Mais au bout du compte, à chaque fois, on s’aperçoit qu’il n’y a qu’un seul côté à cette médaille, le côté de ses boss. Le raisonnement est toujours truqué, les dés pipés d’avance. Jour après jour, la pièce retombe continuellement du même côté, le côté du plus fort, le côté du plus riche, le côté le plus payant.

Quand je lis les publireportages d’André Pratte dans les pages éditoriales de la grosse Presse, j’ai l’impression de me farcir une commandite de Patrimoine Canada. Ça ressemble aux balles de golf et aux boules de Noël de la grosse Copps, aux cravates à feuille d’érable du Parti libéral, mais sans feuille d’érable. En fait, le drapeau à feuille d’érable est bien là, en filigrane, camouflé entre les lignes. Plus scandaleux encore que les commandites! Payé avec l’argent sale de l’oncle Paul, en plus!

Mais le plus fascinant chez ce spécialiste du « damage control » au service du néocolonialisme canadien, c’est sa constance dans l’à-plat-ventrisme et la soumission. On finit même par ressentir une certaine gêne à regarder ramper, jour après jour, cet intellectuel organique de la bourgeoisie canadienne. La même gêne en fait qu’on éprouve à regarder s’enfoncer ce roi des abrutis dans Le dîner de cons. À chaque fois, en ouvrant le journal, on se demande jusqu’où notre champion va oser descendre. Et il s’abaisse chaque fois un peu plus bas, ce roi de la génuflexion prêt à justifier tout et son contraire, même à justifier l’injustifiable. Semaine après semaine, ce petit monsieur nous convie à la petitesse. Notre statut de minoritaires braillards, il le célèbre, en fait la promotion, le porte comme un étendard avec des trémolos orwelliens : « La dépendance, c’est l’indépendance ». « La soumission, c’est la liberté ». « La provincialisation, c’est la vraie souveraineté ». « La petitesse, c’est la grandeur ». Pour lui, un demi-strapontin à l’Unesco est une immense victoire pour notre peuple. C’est la seule politique étrangère qu’il arrive à imaginer pour le peuple québécois. Mais cet intellectuel colonisé type n’est pas seul. Power Corp. et Radio-Cadenas en engagent à la poche.

Et ces gens-là, figés dans leurs certitudes rétrogrades et leurs idées minuscules, osent dénoncer le présumé immobilisme du peuple québécois. Faut le faire non… quand on défend depuis toujours un statu quo politique absolument inacceptable, bien au chaud assis dans sa marde, les deux pieds pris dans le ciment constitutionnel canadien. On reproche au peuple son immobilisme parce que le peuple a refusé un projet de casino financé avec son argent pour le profit du Cirque du Soleil. En fait de développement, tout ce que ces ardents défenseurs du patronat, de la bourgeoisie canadienne et du capitalisme anglo-américain ont à proposer, c’est un peu plus de pain Weston et un peu plus de jeux de loto. Plus de steppettes lasvegassiennes. Plus de shows de boucane. Plus de boulevards Taschereau. Plus de machines à sous. Plus de Wall Mart made in Quebec. Plus de Tim Horton avec des bols en pain à marde. Plus de ti-criss de moulins à vent privatisés, dénationalisés et ontariens pour exploiter encore et toujours notre Gaspésie. Plus de jobs de cul et de salaires de crève-faim.


Photographie de Robert Laliberté

« Tout va bien… car tout pourrait être pire ». Malheureusement, cette phrase n’est pas tirée de l’œuvre du commissionnaire de l’oncle Paul, mais elle reflète assez bien, je crois, ce qui lui tient lieu de vision de l’avenir du Québec : se contenter du statu quo politique et économique. Je n’en puis plus de cette mauvaise pièce qu’on dirait écrite par Ionesco. Dans les gazettes de ce presque pays, des critiques minables parlent de l’humour absurde. Mais personne ne parle de l’absurdité du réel mis de l’avant par tous ces intellectuels à gages. Pour parler plus clairement : « chu pu capable d’en prendre! ». Avec les années, c’est devenu physique. Ces gens-là me donnent mal au cœur. J’ai envie de vomir, de me renvoyer les tripes, de me cracher les boyaux, de me vider par les deux bouts. Ras la bole de tous ces petits intellectuels provinciaux. Tout en eux est provincial. Leurs idées sont provinciales, leurs visions sont provinciales, leurs ambitions sont provinciales. Tout en eux est petit. Petit, petit, petit! Ils se présentent comme des fédéralistes fatigués. Mais ces gens-là sont nés fatigués et vont mourir de fatigue à 80 ans comme le père de Stéphane Dion. Ils sont venus au monde vaincus, écrasés, soumis et ils prennent cela pour une vertu. Ils ne savent que prêcher le bonententisme à tout prix, le petit pain, la joue tendue et le plaisir masochiste du coup de pied au cul. Ils ne servent qu’à nous réduire, nous ratatiner, nous rapetisser. Et si on refuse la petitesse de ces vendeurs de petits pains, on devient de dangereux extrémistes.

Dans son livre, le petit chien savant des Desmarais dénonce les dialogues haineux de mon film sur les Patriotes. Quoi? Les colonialistes brûlent nos villages, violent nos femmes, emprisonnent nos combattants, assassinent notre peuple et ce sale cabot voudrait en plus qu’on les aime, qu’on les remercie, qu’on leur élève des monuments. Personnellement, je ne pardonnerai jamais aux bourreaux de notre peuple. Je plaide coupable. Je suis rempli de haine. Une haine dévorante, incommensurable. La haine du colonialisme britannique et du néocolonialisme canadien. La haine des exploiteurs, des assassins, des bandits, des tyrans, des impérialistes, des voleurs, des tortionnaires, des oppresseurs et de leurs collabos. La haine de tous ces intellectuels en service commandé et autres vendeurs de salades couverts de bourses et de médailles prêts à justifier toutes les écoeuranteries.

Et il y a aussi l’amour. L’amour ardent de mon peuple, le peuple québécois. L’amour de tous les peuples qui souffrent. L’amour des combattants, des résistants, de tous ceux qui refusent de s’agenouiller. L’amour aussi du « monde en bottes de rubber », comme disait mon ami Bernard Gosselin. L’amour de la culture populaire. Voilà! Il y a la haine, mais il y a aussi l’amour de la vie. Et c’est justement parce qu’il y a cet amour qu’il y a la haine de toute cette saloperie.

Et je crache sur tous ces minables mercenaires qui gagnent leur vie du côté du manche. Toujours du côté des gros bras. Le côté des gras durs, le côté du cash. C’est peu de chose le crachat, mais c’est tout ce qui me reste… avec le mépris.

 

 

«  Tenir, tenir, à force de volonté, ne pas accepter le désespoir… »

 

- Henri Alleg

Les chemins de l’espérance

 

« Extrémistes, les Canadiens français? Je ne connais chez eux qu’une forme d’extrémisme : l’extrémisme dans la candeur et la bonasserie; l’extrémisme dans l’aplatissement devant l’Anglais. »

 

- Lionel Groulx

 

 

Pierre Falardeau

 

1 Cité par Denis Vaugeois, dans Monuments intellectuels québécois, Québec, Le Septentrion, 2006.


Ce texte constitue l'avant-propos du livre de Patrick Bourgeois, Le Canada, un État colonial!, Québec, Éditions du Québécois, 2006.



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Dernière mise à jour : ( 09-11-2006 )