Cinema
15 février 1839
De Lorimier et la conscience politique | De Lorimier et la conscience politique |
|
| Écrit par PierreFalardeau.com | ||||||||||||||||||||
| 10-09-2006 | ||||||||||||||||||||
J'avais quinze ans. Chez mes parents, à Châteauguay, il y avait quatre ou cinq livres, pas plus. Dans le tas, Les Patriotes de David, réédité pour le centenaire de la rébellion en 1937. Je découvrais un trésor.
Un trésor dont la couverture cartonnée tenait par un fil. Le papier jauni craquait sous mes doigts.Je tournais les pages avec précaution. L'Histoire se révélait. Mon histoire.
J'apprenais des mots nouveaux. Des mots absents de l'école. Absents de la radio. Absents de la télévision. Des noms de villages où des hommes s'étaient battus jusqu'à la mort pour la liberté et l'indépendance de leur pays. De mon pays. J'apprenais les noms de Cardinal et de Duquet, deux gars de Châteauguay morts sur l'échafaud, pour avoir défendu leur peuple. J'apprenais les noms de Chevrefils, Guimond, Thibert, Laberge, tous de mon village, déportés en Australie pour haute trahison. Ces noms, je les connaissais bien. C'étaient ceux de mes voisins, de mes parents, de mes amis. L'Histoire soudain cessait d'être un mot abstrait. L'Histoire devenait essentielle, partie intégrante de ma vie.
J'aurai bientôt cinquante ans et j'ai toujours le livre de David que je garde précieusement en souvenir de mon père et de ma mère. Comme par miracle, la couverture cartonnée tient toujours. Le papier a encore jauni. Il craque de plus en plus sous les doigts. Je tourne toujours les pages avec précaution. Maintenant une rose rouge séchée, souvenir du grand amour de mes vingt ans, marque le testament de De Lorimier. Et la même émotion, celle de mes quinze ans, me remonte à la gorge, chaque fois que je relis cette lettre écrite la veille de son exécution.
Mais cette émotion il faut aussi la dépasser pour la transformer en énergie. En énergie pour continuer une lutte de libération qui dure depuis 236 ans. En énergie pour résister chaque jour, envers et contre tous. Cette émotion il faut la transcender et la convertir en conscience politique. Car, au-delà des lettres de Chevalier de Lorimier, il y a son combat. Et nous devons apprendre les leçons de l'Histoire pour ne pas répéter les mêmes erreurs. En effet, la période historique actuelle n'est pas sans rapport avec 1837. Ce que l'on appelle la Rébellion des Patriotes n'est en fait que le point final d'une longue lutte politique qui commence en 1791 avec l'Acte constitutionnel. Pendant près de cinquante ans les députés patriotes et le peuple acceptent de jouer le jeu d'une démocratie truquée. Et quand cette pseudo-démocratie cesse de le servir, l'occupant change les règles du jeu et revient à l'usage de la force. Il suspend l'Assemblée, met à prix la tête des chefs du mouvement et pousse les Patriotes à la révolte armée pour mieux les écraser. Mal préparés, mal entraînés, armés de fourches, de haches et de quelques mauvais fusils, les Patriotes affrontent la première armée du monde. Une armée que les peuples colonisés d'Asie et d'Afrique ont appris à connaître.
Huit mille soldats et volontaires anglais, commandés par John Colborne, un vétéran des guerres napoléoniennes, sèment la terreur pendant deux ans. Ils pillent les maisons, brûlent les granges, rasent les villages. Ils pendent, ils violent, ils tuent. L'ordre anglais règne. De cette deuxième défaite en quatre-vingt ans naîtra l'Acte d'Union en 1840. On nous unira de force avec nos partenaires. Cette union forcée sera réaménagée vingt-sept ans plus tard sous le nom de Confédération canadienne. La Rébellion des Patriotes, donc, comme point final d'une époque, comme moment charnière de l'Histoire. Quand j'entends Jean Chrétien, dans les derniers jours du référendum, dire qu'il ne respectera pas le résultat du vote, je me dis que nous approchons d'un nouveau point final. Et quand j'entends le petit Dion vouloir soudain changer les règles du jeu démocratiques et parler de partition du Québec, je me dis que nous approchons de la fin d'une période. Et quand j'entends hurler les hystériques de l'ouest de Montréal qui se prennent pour des orangistes d'Irlande du Nord, je me dis qu'il est grand temps d'envisager l'envisageable.
Mais nous sommes désarmés. Désarmés jusque dans nos cerveaux, empêtrés dans les règles d'une pseudo-démocratie qui ne sert encore une fois que les intérêts du plus fort. Entendons-nous bien : le bulletin de vote, d'accord. J'en suis. Il est nécessaire. Mais il ne faut pas non plus être naïf et verser dans l'angélisme. La politique n'a rien à voir avec les drapeaux qu'on agite, en gang, sur des airs de chansonnettes folklorico-larmoyantes. C'est une affaire d'intérêts et de rapports de forces. Une question de vie ou de mort. Il est grand temps de cesser de croire au fair-play de nos ennemis et de faire face au réel. Froidement. Intelligemment. Courageusement. En 1837, pendant que les Patriotes tiennent des assemblées ou présentent des pétitions, Colborne, lui, prépare le Royal Scots, le Royal Berkshires, le Royal Ulster Rifles, le South Wales Borderers, l'EastYorkshire et le Duke of Cornwall's Light Infantry. Pendant que les Patriotes font des discours et votent des résolutions, le même Colborne, lord Seaton, que nos ancêtres appelleront lord Satan, distribue des armes et entraîne les volontaires loyalistes du Glengarry Highlanders, du Queen's Light Dragoons et du Royal Montreal Cavalry de John Molson.
Je ne crois plus depuis longtemps à la pensée pacifiste des Tizamis de Passe-Partout et de Passe-Montagne. C'est une pensée lâche et dangereuse. Pire, criminelle. C'est la pensée des moutons en route pour l'abattoir. Ils sont «pou la pâ». Ils bêlent. «Pou la pâ». «Pou la pâ». «Pou la pâ». Pour la paix des cimetières. Après Munich, après les politiques d'apaisement face aux fascistes allemands, c'est Churchill, je crois, qui disait: «Pour éviter la guerre vous avez choisi le déshonneur. Eh bien ! vous aurez, et la guerre, et le déshonneur.» Les pacifistes, que l'écrivain anglais George Orwell appelait les fascifistes, pensaient sans doute se cacher derrière des barricades de papier, des murs de traités internationaux, des tranchées de déclarations des droits de l'homme, pour résister aux envahisseurs nazis. Il y a la paix, mais il y a aussi la justice. On ne nous fera pas reculer avec la menace du gros bâton. On ne nous mettra pas à genoux à coups de bâtons. Il y a le droit des gens. Il y a la défense de la liberté. Et ceux qui veulent jouer la politique du gros bâton doivent savoir qu'ils auront à en payer le prix. Et ce prix pourrait être très élevé. Mais pour cela il faut être prêt. Prêt à envisager l'envisageable. Nous sommes des gens pacifiques, mais pas des caves. Et l'Histoire est là pour nous rendre un peu moins caves...
Transformer l'émotion en conscience politique, c'est ce qu'a tenté, par exemple, Hubert Aquin dans un texte célèbre publié en 1965, «L' art de la défaite», en critiquant la stratégie militaire des Patriotes. Pourquoi affronter l'armée anglaise de face, en terrain découvert ? Pourquoi ne pas avoir pratiqué la guerre des partisans ? Les Patriotes ignoraient-ils la guerre de guérilla qui avait permis aux Espagnols de vaincre Napoléon ? Auraient-ils pu puiser dans leur propre tradition militaire et pratiquer la «petite guerre» dont parle Lionel Groulx, une forme de combat que leurs ancêtres avaient apprise des indiens sous le régime français ? Après 77 ans d'occupation, cette tradition militaire avait probablement cessé d'exister. Les Patriotes de 1837 étaient désarmés face au réel. Désarmés avant tout dans leur tête. C'est ça une mentalité de colonisé, une mentalité de vaincu.Vaincu d'avance.Vaincu avant d'avoir combattu. Ce problème de la pensée d'un peuple soumis à l'exploitation coloniale est capital. Capital. Le problème est avant tout dans notre cerveau. Et l'évolution de ce système à la Vichy en un système semi-colonial ou néo-colonial n'y change rien. Au contraire, il l'aggrave. Cette pensée soumise tient toujours. Plus que jamais. Nous sommes toujours un peuple conquis et annexé. Et notre pensée est toujours annexée. Empêchée de dire ou de montrer.
Récemment j'ai tenté de partager avec mes compatriotes et mes frères humains cette émotion et cette conscience en écrivant un scénario de long métrage sur de Lorimier. Accepté à Québec, le projet a été refusé par Téléfilm Canada. Refusé pourquoi ? Difficile à dire exactement. Pour des raisons politiques sûrement, mais le différend n'est pas seulement politique, il est aussi artistique, cinématographique et moral. Deux visions du rôle de l'art, diamétralement opposées. Pourquoi faire du cinéma ? Pour qui faire du cinéma ? Comment faire du cinéma ? On me reproche de ne pas savoir écrire. On me reproche de me laisser aveugler par la politique. On me reproche de vouloir faire de Chevalier de Lorimier un personnage trop héroïque, alors que je propose un héros à hauteur d'homme. Comme si la grandeur d'âme, le courage, la force de caractère nous étaient des valeurs étrangères. Comme si dans nos cerveaux colonisés, il n'y avait pas de place pour les héros. Regardez le cinéma québécois, lisez la littérature québécoise, les ratés, les ti-clins, les minables prennent toute la place.
Mais cette incapacité mentale à accepter l'héroïsme est-elle un trait de notre inconscient collectif ou renvoie-t-elle seulement à la pensée peureuse de toute cette classe de bourgeois petits qui contrôle le discours ? Tous les discours. Des discours petits. Petits. Petits. Notre peuple devra-t-il se contenter des risibles héros à gros bras du cinéma américain, gonflés artificiellement au Corn Flakes? Devra-t-il se contenter des «Capsules du Patrimoine» de l'insipide Scully, financées par la fondation Bronfman? Avec les Filles de Caleb et Séraphin Poudrier c'est pourtant ce qui nous tient lieu d'Histoire. Notre peuple devra-t-il se contenter du psychologisme de bottine de nos téléromans ennuyants ou du tripotage de nombrils de nos films d'auteurs auto-proclamés ? En regardant les projets finances par Téléfilm canada, il semble bien qu'il faudra s'en contenter pour encore mille ans.
Pour d'autres, de Lorimier est au contraire une victime. Et s'intéresser aux victimes est pour eux un syndrome typiquement québécois. Cette théorie vieillotte de la victimisation a été remise au goût du jour par les «panseurs» du bon vieux temps de l'antique Cité libre. Ces débris préhistoriques n'ont pas compris que de Lorimier n'était pas une victime mais un combattant. Les victimes, elles, refusent de se battre. Elles se plaignent, ne voyant leur salut que dans l'écrasement, la prière et les voeux pieux. Lors de l'insurrection du ghetto de Varsovie, les victimes ne furent pas les quelques centaines de jeunes qui choisirent leur mort faute de pouvoir choisir leur vie. Les victimes furent les centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui marchèrent à la boucherie sans révolte en se disant que cela était impossible. Nous savons aujourd'hui que cela était possible. Je hais les victimes parce qu'elles refusent d'envisager l'envisageable. De toute façon, il n'y a pas de victimes, il n'y a que des complices.
Aujourd'hui, plus que jamais, l'indépendance est à portée de la main. Mais rien n'est encore gagné. Tout peut basculer dans un sens ou dans l'autre. Il n'en tient qu'à nous. Les fédéraux voudraient bien jouer de la carotte et du bâton. Mais ils n'ont pas de carotte. Il ne leur reste que le bâton. Et surtout la menace du bâton. Terrorisme économique. Plan B. Partition. Et on n'a encore rien vu.
Comme la situation s'est durcie, nos ennemis se sont durcis également. À quoi peuvent bien servir, par exemple, les manoeuvres de Guy Bertrand et du gouvernement Chrétien devant un juge de la Cour supérieure nommé par les libéraux fédéraux pour services rendus au parti et partisan avoué du Non ? On peut rigoler bien sûr et traiter Bertrand de bouffon, mais après... Pourquoi ces gens-là tiennent-ils à tout prix à réaffirmer, par le biais d'une farce grotesque où les dés sont pipés, que le droit constitutionnel canadien doit prévaloir sur la volonté populaire québécoise? Pourquoi ce gouvernement des juges, des juges achetés, et ce concept bidon d'État de droit? Une seule chose à mon avis: justifier l'utilisation éventuelle de la force contre le Québec. Il s'agit simplement d'envelopper le tout sous un mince emballage de semblant de légalisme pour abuser les complices prêts à se laisser abuser.
Au bout du compte que vaut le droit canadien ? Tout si on y croit et si on veut se faire le complice de sa propre perte. Rien si on veut se libérer. Car d'où sort-il ce supposé droit canadien sinon de la conquête par les armes de notre pays en 1760 ? Sur quoi repose-t-il sinon sur le monopole de la violence de l'État canadien ? Ce droit n'est en fait que l'expression du droit du plus fort. Point. C'est ce que nous apprend l'histoire. L'État soviétique par exemple comme l'État nazi fonctionnait aussi derrière le paravent du droit. Le régime soumis et dépendant de Vichy se présentait lui aussi sous les apparences d'un État de droit. Et tous ces États n'ont jamais manqué de légistes brillants, d'avocats à gages et de juges bienveillants pour justifier l'injustifiable.
Quel peut bien être par exemple la légitimité des arguments invoqués par deux libéraux notoires nommés par Trudeau, les juges Deschênes et Laskin, pour charcuter la loi 101, à partir d'une Charte des droits imposée illégalement par le même Trudeau. Cette légitimité est égale à zéro. On nage en pleine science-fiction mais tout le monde fait comme si. Pour respecter cette parodie du droit ou bien il faut être totalement malhonnête ou bien il faut accepter d'être le complice de sa propre perte par manque de courage.
Mais au delà des apparences légales, de quoi s'agit-il en fait ? De l'affrontement de deux volontés, de deux États. Plus précisément d'un État et d'un embryon d'État. L'un possède le monopole de la violence. L'autre pas. Pour l'instant, les menaces à peine voilées de l'État canadien ne sont que des menaces. Si la volonté de l'État québécois, ou la volonté populaire fléchit, ces menaces auront rempli leur rôle. Mais si notre volonté collective refuse de céder, ou bien ces menaces n'auront été que des menaces, ou bien le Canada devra les mettre à exécution. Face à la communauté internationale, la défense de l'État de droit servira à justifier l'invasion armée du Québec.
Mais ce petit jeu n'est pas sans risque pour l'État canadien. À court terme, c'est sûr, nous n'aurons pas les moyens de résister. Un choc frontal serait suicidaire pour nous. L'ennemi pourra donc occuper tout le territoire à sa guise. Mais à long terme l'ennemi s'enlisera. En se répandant à gauche et à droite il se fragilisera.Alors nous pourrons le frapper quand et comment nous le voudrons. La résistance ça s'organise, ça se prépare, ça se planifie. Le peuple québécois n'est pas plus bête que les autres. C'est un peuple pacifique mais capable de se défendre si on l'attaque.
Dans l'état actuel de la pensée au Québec, je mesure très bien tout le côté un peu délirant d'un tel discours. J'entends déjà les rires de nos pseudo-penseurs patentés. J'entends déjà le claquement des mains sur les cuisses de nos petits chefs. J'entends déjà leurs farces plates. Il n'est pas facile d'oser penser en dehors des clichés de nos commentateurs politiques officiels et d'oser dire. On risque à chaque fois de passer pour un enragé ou un fou. J'ignore si ce scénario est probable. Mais au moins il est pensable. J'ose espérer, au plus profond de moi, que j'ai tort et que cela n'arrivera jamais. Mais nous devons tenir compte de cette possibilité. Sinon nous menons une politique d'enfant d'école et nous sommes condamnés à plier à la première menace un peu sérieuse.
Pour l'instant, nous devons résister à toutes les menaces et nous préparer en conséquence. Au-delà de la légalité, nous devons continuer à jouer le jeu démocratique pour augmenter notre légitimité. Mais avec méfiance. Nous devons avoir à l'oeil nos «partenaires» qui seraient tentés de jouer aux bras. S'ils veulent jouer à la partition, ils doivent savoir que le prix à payer sera très élevé, et que le territoire qu'ils veulent nous voler pourrait bien leur servir de cercueil. Nous devons également résister à toutes les provocations de quelque camp qu'elles proviennent. Nous pouvons vaincre. Nous aurons besoin de toute notre intelligence, de toute notre détermination et de tout notre courage. Nous approchons du but. La libération de notre pays.
PIERRE FALARDEAU 1996
Extrait 1 : "Les étrangers" (3,6 Mo)
Extrait 2 : "La Boétie" (5,7 Mo) Ce texte est une préface extraite du livre
|
||||||||||||||||||||
| Dernière mise à jour : ( 13-11-2006 ) | ||||||||||||||||||||

J'avais quinze ans. Chez mes parents, à Châteauguay, il y avait quatre ou cinq livres, pas plus. Dans le tas, Les Patriotes de David, réédité pour le centenaire de la rébellion en 1937. Je découvrais un trésor.
Un trésor dont la couverture cartonnée tenait par un fil. Le papier jauni craquait sous mes doigts.Je tournais les pages avec précaution. L'Histoire se révélait. Mon histoire.
J'apprenais des mots nouveaux. Des mots absents de l'école. Absents de la radio. Absents de la télévision. Des noms de villages où des hommes s'étaient battus jusqu'à la mort pour la liberté et l'indépendance de leur pays. De mon pays. J'apprenais les noms de Cardinal et de Duquet, deux gars de Châteauguay morts sur l'échafaud, pour avoir défendu leur peuple. J'apprenais les noms de Chevrefils, Guimond, Thibert, Laberge, tous de mon village, déportés en Australie pour haute trahison. Ces noms, je les connaissais bien. C'étaient ceux de mes voisins, de mes parents, de mes amis. L'Histoire soudain cessait d'être un mot abstrait. L'Histoire devenait essentielle, partie intégrante de ma vie.
















