Cinema
15 février 1839
15 février 1839 | 15 février 1839 |
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| Écrit par PierreFalardeau.com | ||||||||||||||||||||||
| 10-09-2006 | ||||||||||||||||||||||
Ce texte est une préface extraite du livre
Tout être qui jouit de quelque expérience humaine, qui a pris parti, à l’extrême, pour l'essentiel, au moins une fois dans sa vie, celui-là est enclin parfois à s'exprimer en termes empruntés à une consigne de légitime défense et de conservation. Sa diligence, sa méfiance se relâchent difficilement, même quand sa pudeur ou sa propre faiblesse lui font réprouver ce penchant déplaisant. Sait-on qu'au-delà de sa crainte et son souci cet être aspire pour son âme à d'indécentes vacances? René CHAR
Ce livre est une monstruosité. Ni chair ni poisson. Ni littérature ni cinéma. Comme un foetus dans un bocal. Un projet inachevé. Ce livre n'est pas une oeuvre d'art mais l'ébauche d'une oeuvre d'art. Un brouillon, un schéma, un plan. Le squelette de ce qui deviendra un film si on veut bien me laisser ajouter la chair des acteurs, y insuffler la vie du tournage, du montage et de Ia musique. Un jour peut-être. S'il me reste assez de force, de courage et de détermination. Un jour peut-être, si les décideurs de «Téléfilmcanada» finissent par se décider malgré les menaces de représailles des petits politiciens fédéraux. On a le droit de rêver.
Ce livre est aussi un cri de protestation et de rage. Un geste de désespoir. Non. D'espoir. Le désespoir, c'est le silence des vaincus, le repliement sur soi, la mort à petit feu. On prend son trou. On accepte le verdict fixé d'avance en remerciant les juges. On ferme sa gueule. Vaut mieux serrer les dents, rentrer la tête dans les épaules, bander ses muscles. Et mettre tout simplement un pied devant l'autre. Un après l'autre. Le plus dur, c'est le premier. Après, ça va. Ce livre est un pas. Pour essayer d'avancer. Pour arrêter de tourner en rond, de piétiner, de faire du surplace. Ma façon à moi de me sentir un peu moins inutile. Ma façon à moi de partager le plaisir et la peine. Un grain de sable de plus dans l'engrenage bien huilé de la censure et de la bêtise officielle. Mais tout ce temps perdu pour rien. Toute cette énergie créatrice inemployée. Et qui ne reviendra jamais.
Il y a quelque chose de profondément indécent, je le sens, à protester contre la situation qu'on me fait. On m'empêche de tourner un film. On s'arrange pour me museler. Bon! Et après? En même temps on m'empêche aussi de travailler, de gagner ma vie honorablement, de faire vivre ma famille. Est-ce si grave? Qui suis-je au fond pour me plaindre? Pour qui je me prends? D'autres, des centaines de milliers de travailleurs québécois vivent Ia même chose. Des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux à qui on refuse du travail. Même temps perdu. Même énergie créatrice gaspillée. Un cinéaste, pour moi, ne vaut pas plus qu'un mineur, qu'une femme de chambre ou qu'un menuisier. Chaque vie vaut une autre vie. Alors? Alors rien.
Je ne veux pas jouer à la victime. Je ne veux pas écrire pour me plaindre. Je réclame simplement le droit à la parole. Le droit de parler entre nous, de ce qui nous touche nous, collectivement sans avoir chaque fois à demander la permission aux contremaîtres ou aux frères directeurs. Parler pour essayer de se comprendre, de nous comprendre. Parler au risque de se tromper. Au moins refuser le silence collectif couvert par le ronronnement débile et satisfait des insupportables animateurs de radio et de télévision.
Mais, au fait, de quoi s'agit-il? D'un scénario de film refusé par «Téléfilmcanada». Deux fois déjà. Je ne devrais pas m'énerver J'ai l'habitude. C'est l'histoire de ma vie. Pendant une dizaine d'années on a refusé mon scénario sur Octobre. Pour tenir le coup, je me dis parfois qu'il me reste seulement sept, huit ou neuf ans à attendre. C'est simple.
Mais ce n'est pas si simple et je n'arrive pas à m'y habituer. J’aurai bientôt cinquante ans. Je n'ai plus beaucoup de temps à perdre. Pendant des années on a refusé mes projets à gauche et à sous prétexte que je n'avais pas fait mes preuves. Aujourd’hui j'ai derrière moi quatorze films, dix courts métrages et quatre longs métrages, mais rien n'a changé. On me parle toujours, dans les institutions, comme si j'étais un étudiant de première année en cinéma. Un enfant d'école. Je comprends mieux maintenant pourquoi je me suis toujours senti comme un robineux qui tète des trente sous au coin des rues. Ce n'est pas une paranoïa individuelle. On vous regarde réellement comme si vous étiez un quêteux. En plus on vous demande de faire la belle, de donner la papatte et de branler la queue. Pas étonnant que beaucoup d'artistes se soient mués en chiens couchants. Dans ces bureaux ça pue le mépris et la condescendance. Aucune chance de se prendre pour un autre, ni même pour soi-même. On demande pas des médailles ou à se faire lécher le cul, juste un minimum de respect. Ça me rappelle cette femme de ménage de Radio-Canada, dont je me suis inspiré pour la magicienne dans Le Party. Elle disait: «C'que j'prends pas, c'est pas l'exploitation, on s'y fait... c'que j'prends pas, c'est le mépris.., on est comme ça, nous autres, les ouvriers.» «Un peu de respect...» disait mon ami Gaëtan Hart. «C'est ben important ça le respect.»
La création est un processus fragile. Très fragile. Dans mon cas du moins. La peur, chaque jour. On avance. On recule. On doute. Un jour, on est fier de soi. Le lendemain on se sent comme le dernier des minables. Et ça recommence interminablement. Peur d’ennuyer, peur de ne pas être à la hauteur, peur de se tromper, peur d'avoir l'air fou. Et pourtant on avance, un peu plus chaque jour, comme un explorateur, en se trompant, en revenant sur ses pas, en fonçant ailleurs, malgré la peur. Avec elle plutôt. Comme compagne.
Avec les acteurs par exemple, je crois qu'il s'agit d'abord et avant tout pour un réalisateur de faire attention à eux. Pas comme des enfants gâtés qu'il faut cajoler continuellement mais comme des êtres humains normaux. Il faut créer un climat de confiance, de plaisir de travailler. Il faut les rassurer avant Ie plongeon dans le vide, les encourager, les protéger. Tout cela n'empêche pas la critique, mais il y a la manière. Je ne crois pas qu'on obtienne plus en criant, en menaçant, en critiquant les moindres détails. On obtient moins. Pire, on paralyse les acteurs. Pareil pour les scénaristes. Les idées ne germent pas en tirant ou en poussant dessus. Psychologie 101 et gros bon sens.
Malgré toutes les difficultés, j'éprouve encore un grand plaisir à écrire des articles ou des scénarios de film. C'est beau comme travail, comme faire des meubles, de la sculpture ou de la tarte aux pommes. On se retrouve en bonne compagnie, avec des personnages merveilleux, grands, forts. On vit dans sa tête, à mille milles de la petitesse du quotidien. Petitesse des petits commentateurs, petitesse des petits politiciens, petitesse des petits marchands de bonheur en conserve. Mais parfois le cauchemar : Ia réalité vous rattrape. Bientôt il faudra affronter les décideurs, Quelle horreur!
Et le réel est toujours à la hauteur de vos pires cauchemars. Le musée des horreurs. La fosse aux chrétiens. Le tribunal de l'Inquisition. Le désir brusque d'abandonner le cinéma et de courrir travailler chez Dairy Queen ou Yellow Shoes. Ce qui me frappe avant tout chez ces gens-là, c'est leur assurance. Eux ils savent. Qu'ils aient écrit trois films ou tout au plus, trois lignes de dialogue, ils savent. Ils ne croient pas que... Ils affirment. Ils ne pensent pas que... Ils déclarent. Ils ne conseillent pas... Ils ordonnent. Ils pontifient. Ils savent tout. Comédie, drame, tragédie. Ils savent ce qui va marcher, ce qui va se vendre, ce qui sera un chef-d'oeuvre, ce que le public va aimer. Je les connais bien ces gens-là. Et pourquoi? Parce que je suis exactement comme eux. Je ne ferais probablement pas beaucoup mieux. Ni beaucoup pire. Mais pour l'instant je suis au banc des accusés, pas sur celui des juges. Voici l'acte d'accusation.
« Ton film manque de rebondissements.» Oui, je sais. C'est moi qui l'ai écrit, figurez-vous. Il n'y a pas de rebondissements tout simplement parce que je n'ai pas mis de rebondissements. Dans ce film je cherche autre chose. De Lorimier est condamné à mort. Dans vingt-quatre heures, il va mourir. Et il sait exactement que rien ni personne ne viendra le sauver. Ni la fée des étoiles avec sa baguette, ni le héros blond et bronzé avec son hélicoptère, ni les sept nains avec Bambi. Mon film est construit comme une voie ferrée. Un train roule à cent milles à l'heure et au bout des rails il y a un mur de ciment. Et ça ne rebondit pas, le ciment.
« Falardeau, la politique t'aveugle... La politique est en train de prendre le dessus sur l'art, sur la dramaturgie.» Peut-être. Mais j’espère que non. Par contre je sais une chose. Je n'ai jamais cru à l’art pour l'art, à l'art au-dessus du réel, au-dessus des luttes politiques, en dehors de la société et de ses conflits. Je ne veux pas non plus me cacher derrière le politique. Un mauvais film reste un mauvais film, aussi juste soit-il politiquement. Je sais également que tout est politique, et encore plus l'art qui se prétend absolument apolitique. La politique a-t-elle aveuglé Picasso pendant qu'il peignait Gernika (comme disent les Basques)? La politique a-t-elle aveuglé Camus quand il écrivait dans Combat? La politique a-t-elle aveuglé le Tchaïkovski de 1812 ? Et Beethoven et Theodorakis et Miron et Orwell et Solanas? Loin de moi l'idée de me cacher derrière ces grands hommes, mais ils nous prouvent que l'art n'est pas l'antithèse de la politique. La vie et l'oeuvre de Pablo Casals en témoignent. De toute façon, ce qui m'intéresse avant tout, ce n'est pas la politique mais la vie. L'aventure humaine dans sa beauté comme dans sa brutalité. Et jusqu'à preuve du contraire la politique, comme l'amour, comme la guerre, comme la mort, fait toujours partie de la vie.
«Ton film n'est pas assez explicitement politique. On ne comprend pas bien les enjeux politiques, ni le contexte de l'époque. » Si je comprends bien, on me reproche d'être trop politique et pas assez politique à la fois. Le coup du contexte politique, on me l'a déjà fait mille fois à propos d'Octobre. Je comprends très bien. Je ne suis pas complètement idiot. Mais je ne suis toujours pas d'accord. Mon but n'est pas de faire du documentaire politique, mais de faire naître une émotion qui va au-delà du politique. La pseudo-démocratie du Bas-Canada, le conseil exécutif, l'assemblée législative, la clique du Château, les mandements de Monseigneur Lartigue, on se torche avec. J'essaie de faire une oeuvre qui pèse son poids de sueur et de sang, pas du téléroman historique pour TéléQuébec ou des capsules du patrimoine du tandem Scully-Bronfman. On ne va pas demander à chaque oeuvre de réécrire un résumé de l'Histoire. Il y a des bibliothèques pleines de livres extraordinaires sur le sujet. Je sais, je les ai lus. Mais je n'ai pas besoin du contexte de l'époque pour pleurer devant les Bourgeois de Calais de Rodin. Je n'ai pas besoin de me faire raconter un résumé de la guerre de Cent ans pour comprendre. Tout ce qu'il faut savoir, c'est que ces hommes sont des otages et qu'ils marchent vers l'échafaud pour sauver leur ville. Si j'écoute Canto General mis en musique par Theodorakis, je n'ai pas besoin du contexte politique du Chili de Pablo Neruda. Chaque fois, je ressens une émotion violente devant La Vieille Femme de Rembrandt ; pourtant, j'ignore tout du contexte socio-politique de la Hollande de l'époque. Au-delà des détails particuliers, l'histoire de l'humanité est la même partout, toujours. Je ne nie pas la valeur de la télévision éducative, mais le cinéma que je veux faire tient plus de la peinture, de la musique ou de la sculpture que de la série à caractère historique ou du quiz pour étudiants boutonneux.
« Le problème, c'est que ton héros est beaucoup trop héroïque.» Et dire que certains déprimaient parce que les felquistes d'Octobre n'étaient pas assez héroïques. Trop ti-clins, pas assez blonds sans doute, ni assez bronzés, ni assez souriants aux dents blanches style pub de suppositoires, ni assez gonflés des biceps et des pectoraux comme les beach boys du cinéma américain. J'ai dû me laisser influencer inconsciemment. Voilà ce que c’est que d'écouter les commentaires de Pierre, Jean, Jacques. Comme un chien fou, on court après sa queue. J'ai dû me tromper. Moi qui croyais aimer de Lorimier parce que c'était un héros à hauteur d'homme. Moi qui croyais avec quelques autres que les héros sont pas des hommes ou des femmes extraordinaires mais des hommes et des femmes ordinaires placés dans des circonstances extraordinaires. Moi qui croyais, comme les vieux espagnols, que la bravoure était affaire de circonstances. «Un tel a été brave... tel jour», qu'ils disaient.
Mais voilà que je me suis trompé. Trop héroïque! Je vais réécrire l'Histoire pour faire de De Lorimier un personnage l'homme plus conforme à notre tradition littéraire et cinématographique: un absent, une mitaine, une grosse plorine, un perdu, un ti-coune, un ti-casse, une lavette, un Amable Beauchemin, une carpette, un pas de gosses, un flanc-mou, une moumoune, un colonisé jusqu'au trognon. Comme si le courage, la grandeur d’âme, la force de caractère nous étaient des valeurs étrangères. À moins que le problème ne soit ailleurs? Dans le cerveau des artistes qu'on met de l'avant et dans celui de ceux qui mettent de l'avant ces mêmes artistes?
«De toute façon, on n'a pas d'argent.» Enfin une bonne raison, un argument valable. Si c'est effectivement le cas, je retire mon projet sur-le-champ, j'abandonne sans problème le long métrage de fiction. Je ferai autre chose tout simplement: des pamphlets, du théâtre, des graffitis. Sauf que... De l'argent, il y en pour un tel et un tel et un tel et un autre tel. Alors! Y en a ou y en n'a pas? Si y en a, dites-le, si y en n'a pas, dites-le aussi. On s'ajustera. J'ai toujours essayé de tourner des films «pas chers» ou «pas trop chers» en développant l'idée de huis-clos. Pour l' instant, je ne me sens pas plus bête que les autres tels, même si j'ai autant de plaisir à faire des courts métrages en vidéo.
«Pas assez commercial.» Évidemment, si on ne peut produire maintenant qu'un cinéma de farces «plates» qui rapporte un million au guichet ou un cinéma dit d'auteur qui quitte l'affiche après une semaine, je suis cuit. Classé trop commercial par les uns, étiqueté trop intellectuel par les autres, je persiste à signer, uniquement les films qui me tiennent à coeur. Et je sais que ça va marcher. Qu'est-ce que je vous disais? Non. Je pense que... je crois que.. j'espère que... Comme tous les films que j'ai faits. Aucun désastre jusqu'ici. Tous mes films ont bien marché. Du cinéma populaire. Et populaire ne veut pas dire épais. Ça vient de peuple.
«Tu devrais développer un peu plus les troisièmes rôles... ce serait très intéressant.» Oui, je sais. Mais alors ça devient des personnages secondaires, des deuxièmes rôles ou encore des personnages principaux. Je ne les ai pas développés justement parce que ce sont des troisièmes rôles, des personnages d'arrière-fond. C'est de Lorimier qui m'intéresse, pas le gardien qui ouvre la porte. On pourrait faire tout un film, une série même sur les gardiens ou les bonnes soeurs qui passent la soupe. Pour l'instant, je préfère Charles Hindelang. C'est très arbitraire, mais c'est comme ça.
«Y a des longueurs dans le scénario. Le début est extraordinaire. La fin aussi. Mais au milieu on s'ennuie à mourir,» Il y a sûrement des longueurs. Comme il y a aussi sûrement des choses qu'il faudra rallonger. Mais pourquoi vouloir juger le scénario comme l'oeuvre finale? On ne fait pas un film avec du papier, mais avec de la pellicule. Parfois, ce qui marche merveilleusement bien sur le papier ne tient pas le coup à l'écran. Et vice versa. À moins que ce ne soit l'inverse. J'ai vécu l'expérience mille fois. Le scénario n'est qu'une étape d'un très long processus: répétitions avec les acteurs, tournage, montage, mixage, étalonnage, etc. Jamais je ne nierai l'importance du scénario, mais c'est un point de départ, pas un point d'arrivée. C'est un guide pour tenter aussi des expériences, pas seulement pour affirmer des certitudes. S'il y a des longueurs, on finira bien par les découvrir en chemin. Et, rassurez-vous, il n'y aura ni morts ni blessés, seulement quelques pieds de pellicule de plus dans les poubelles. Pour ce qui est du «milieu où on s'ennuie à mourir», je me demande si Bresson pourrait refaire aujourd'hui Un condamné à mort s'est échappé avec l'argent de «Téléfilmcanada». Là non plus il ne se passe rien. Et c'est ce rien justement qui m'intéresse chez Bresson et dans le cinéma en général. Le «rien» de cette petite bouteille qui circule de cellule en cellule dans Le Party, tirée par une ficelle. Le «rien» du boxeur, assis dans le vestiaire, avant le combat dans Le Steak. Le «rien» de Pierre Laporte jouant avec son spaghetti dans Octobre. J'adore ce «pas grand-chose », ce «presque rien» dans la séquence d'ouverture de Fat City de John Huston. Si on veut créer une montée dramatique efficace, il faut partir de loin, de «presque rien». On ne peut quand même pas garder le spectateur en larmes de la quinzième à la quatre-vingt-dixième minute. En musique par exemple, la force du coup de tonnerre est proportionnelle au silence qui le précède. Ça ne donne rien de piocher ou de tapocher comme un malade pendant des heures.
«En fait, ton scénario n'est pas si mauvais. Mais si on le compare à tout ce que l'on a reçu, il ne tient pas la route. Cette année, on a tellement de bons projets.» Argument massue, sans faille. Je suis bouche bée, les bras ballant le long du corps, les gosses pendouillant jusqu'à terre. Bon! J'ai hâte à l'année prochaine pour voir tous ces chefs-d'oeuvre sur nos écrans... Comme cette année, comme l'année dernière ou l'autre avant. Y a tellement de chefs-d'oeuvre, va falloir rallonger les journées pour tout voir.
«T'as jamais pensé travailler avec un scénariste... Prends pas ça mal mais avec un vrai écrivain... j'veux dire.. un spécialiste. » Et bang!... dans l'ego. Leçon d'humilité numéro un. Aucun danger de s'enfler la tête. Pas de problème pour passer dans les cadres de porte. Si ces bonnes âmes avaient travaillé par exemple en peinture au siècle dernier, les musées seraient maintenant remplis à ras bord. De la peinture collective. On aurait mis Delacroix pour faire les croquis, Cézanne pour faire le dessin, Van Gogh, pour colorier le tout, Manet ou Monet pour rajouter des petites fleurs ici et là, Renoir pour mettre un peu de cul, histoire d'attirer les acheteurs. De la peinture de techniciens par des spécialistes du marketing. Le salopard à Disney est né trop tard. Il a préféré se faire congeler comme une dinde.
Soyons sérieux. Moi, je veux bien travailler avec un scénariste, mais le problème c'est avec qui et pour quoi faire. Où sont-ils donc vos grands scénaristes? Donnez-nous des noms sans rire. Où sont-elles donc les oeuvres inoubliables de nos grands créateurs d'histoires et de personnages? Il y a bien sûr quantité de spécialistes du remplissage, de ramancheurs de clichés, de patenteux de scénarios, de bricoleurs d'histoires à dormir debout, de bizouneux qui cousent avec du fil blanc. Mais les écriveurs poids lourds et même mi-lourds, je les cherche encore. C'est beau les techniciens. C'est bien la technique. Mais je cherche autre chose. L'âme, le feu, la passion. C'est plus dur à trouver. Et plus dur marketer. Et tu peux pas vendre ensuite les ti-bonhommes en plastique chez Burger King. Quant à ceux que j'admire, je me contente de les admirer. Eux ils sont eux, et moi je suis moi. Avec mes qualités et avec mes défauts.
«Ah oui! Falardeau, toujours aussi subtil... avec ses gros sabots y veut nous faire passer des... p'tits messages.» Je ne me rappelle pas très bien qui a dit qu'en art il fallait cultiver ses défauts, surtout ses défauts. Mais dans un cinéma qui en général ne cherche qu’à faire cinéma, c'est-à-dire à amuser et à faire joli, on a l'air de passer des messages si on essaie de parler de quelque chose. Comme pour la subtilité. La plupart des films sont d'ailleurs tellement gros ou tellement subtils que dans les deux cas on se demande de quoi ça parle.
« Pour terminer… ton principal problème... c'est que t'écoutes pas. » Oui j'écoute, mais je ne crois pas à un film réalisé par deux cent cinquante personnes dont la femme de ménage de Truffaut. Je ne crois pas non plus à un orchestre symphonique dirigé par son conseil d'administration.
J’arrête là. Comme dirait mon ami Gaëtan Hart, je commence à en avoir «ras-la-bol» de toujours être obligé de tout justifier année après année, chaque mot, chaque point, chaque virgule. J’en ai plein le cul de me faire parler de la psychologie des personnages, moi qui déteste le psychologisme bourgeois. Je crois à la psychologie de la situation, à la psychologie de l'action. Je me sens comme un moine tibétain qui radote avec son moulin à prières. J'ai l'impression de réécrire le même papier depuis vingt-cinq ans, de répéter les mêmes évidences grossières en réponse aux mêmes remarques absurdes. Je suis là à me répandre sur le papier, à exposer mes états d'âme, à arroser mon projet de mes larmes de martyr comme Solange Chaput-Rolland pleurnichant sur l'épaule de ses lecteurs, deux ou trois fois par année, depuis bientôt un demi-siècle, Solange Chaput-Rolland ! Quelle horreur !
Après tant d'années, j'avais espéré pouvoir consacrer toutes mes énergies à faire des films, tout simplement, et non me répandre inutilement en luttes stériles. J'avais espéré pouvoir consacrer toutes mes énergies à me battre contre moi-même et la matière filmique qui refuse chaque fois de plier. Mais non ! Faut croire que je suis condamné à rouler cette saloperie de pierre jusqu’au sommet, année après année. J'avais rêvé.
J'avais rêvé, comme chaque être humain sans doute, au repos et aux médailles. J'avais rêvé et je me bute encore une fois au refus. Défaite, échec, faillite. Après quelques jours de déprime, je me cherche des raisons pour survivre. Au moins, j'aurai le temps d'aller à la chasse, cet automne. Puisqu'on ne veut pas me laisser travailler, au moins j'aurai le temps de jouer avec mes enfants de les regarder vieillir. C'est pas mal. Au moins, je ne suis pas devenu un des cinéastes officiels du régime. Ça me rassure. Un retour à la case départ, comme à vingt ans.
Mais bout de tabarnak, de saint-chrême, de bâtard, de calvaire, de crisse ! C'est donc ben compliqué d'essayer de se parler entre nous, de ce qui nous intéresse, dans c'te ciboire de pays plein de marde avec sa reine, sa queue de castor, son francofun de service, pis sa police montée. Ça va-tu finir par finir, un jour, toutes ces niaiseries ? On va-tu finir par en sortir?
Je repense à ce petit trou de cul de sénateur, bien royaliste, bien grec, bien fédéraliste, bien libéral et bien payé qui avait perdu les pédales à l'époque d'Octobre. Je repense à ses crises, ses sparages dans les feuilles de chou du genre Gazette et La Presse. On a beau trouver ça comique et se taper sur les cuisses, je ne suis pas sûr que ces menaces à peine voilées ne laissent pas de traces dans la conscience, ou du moins dans l'inconscient des fonctionnaires. Ces rappels à l'orthodoxie fédéralo-bonnententiste viennent rafraîchir les mémoires des moins croyants. Ces rappels à l'ordre forcent chacun à serrer les rangs et à serrer fesses. La kulture au service de l'État canadien. Canada I love you, ou, ou, ou...
Comme cet autre unilingue et insignifiant député libéral, que je me rappelle même plus le nom de, qui devant un quelconque tribunal de la culture, au Parlement canadien, semonçait le grand boss de «Téléfilmcanada» pour Octobre. Il avouait innocemment ne pas avoir vu cette cochonnerie séparatisse, mais il tapait fort sur la table. On ne remerciera jamais assez ces bons apôtres, style Mordecai Richler, de dire tout haut ce qui se dit normalement bas dans ces bureaux contrôlés d'Ottawa. Par suite de leurs brillantes interventions, il n'y aura plus que certains illuminés ou certains éditorialistes entretenus à essayer de nous faire coller leur fameuse théorie du «arm's lenght» d'inspiration britanno-hypocrite. De la science-fiction. Comme leur «bras canadien». Le « arm's length», c'est tout simplement du tordage de bras. La carotte et les gros bras. Dans ce système de pensée sous surveillance, façon Vichy, il n'y aura plus de place que pour la propagande subtile de Sheila Copps ou, à défaut, que pour un art ultra-petté, ultra-flyé, ultra-rien du tout qu'on enferme dans les boules à mites des musées, de façon à ne déranger rien ni personne. Et la bourgeoisie canadienne du temps des bouffons en mouillera ses p'tites culottes de plaisir en se prenant pour une avant-garde artistique.
l'équipe de tournage
Ainsi, j'ai appris, par la bande, que la direction de Radio-Canada à Ottawa n'aimait pas beaucoup la période historique de 37-38. Grande nouvelle ! J'avoue pourtant ne pas comprendre pourquoi. Juste à côté, au Musée de la guerre, toujours à Ottawa, on traite pourtant sans problème de cette période de «notre histoire ». Là-bas, ceux que nous appelons les patriotes ont droit à vitrine. Sauf que «là-bas» leur nom a changé. Là-bas, ce ne sont plus des patriotes mais des rebelles, des traîtres, des ennemis. Juste à côté encore, au ministère de la Défense nationale, on traite sans problème de cette période historique dans les publications spécialisées : la répression de Colborne porte le joli nom de « pacification» ou «opération de paix». Donc, ce qui manifestement fait problème «là-bas», ce n'est pas la période historique ni les faits parfaitement vérifiables mais le point de vue, le côté choisi. À partir de là, il convient d'éviter non pas telle ou telle période historique, mais toute l'Histoire, tout le réel. Vaut mieux, pour assurer sa pitance, s'en tenir à un cinéma teinté de psychologisme individuel et bourgeois ou sombrer dans le comique absurde le plus inoffensif. Rire à en mourir.
Pour d'autres, ce serait plutôt la situation politique actuelle qui nous interdirait de traiter de cette période. Mais qu'a-t-elle donc cette situation politique actuelle sinon d'être actuelle depuis toujours ? Le problème ne date pas d'aujourd'hui, ni d’hier ni d'avant-hier. Le temps du bâillon dure depuis deux cent trente-six ans. Depuis toujours, ce n'est pas le moment. C’est jamais le moment. Alors ! Alors, arrêtez de nous prendre pour des valises avec ces pseudo-explications post, pré, ou antéréférendaires.
Si je m'intéresse à cette histoire en particulier, c'est d'abord et avant tout parce que c'est une belle histoire. Point. Tout simplement parce qu'à l'âge de quinze ans j'avais les larmes aux yeux lisant le testament de De Lorimier. Tout simplement parce trente-cinq ans plus tard, à cinquante ans, j'ai encore les larmes aux yeux en écrivant ce scénario ou en rêvant au film. Me semble que c'est pas compliqué. Pourquoi «têter» sur les détails? Aucun argument n'arrivera à me faire changer d'idée. La boule que j'ai à l'estomac, le motton dans la gorge, les bouffées d'émotion me disent que j'ai raison. C'est final et sans appel.
J'ai rêvé, je rêve encore ce film. Avec Luc Picard dans le rôle de De Lorimier et avec Sylvie Drapeau dans le rôle de sa femme Henriette. Quand je les rencontre, parfois par hasard, je Ies regarde à la dérobée et je me surprends à rêver encore. Sans le vouloir. J'imagine un gros plan avec Luc et je pars. Son visage fait d'un mélange de force et de fragilité. Ses yeux de juste où on Iit une pointe d'angoisse. Ce côté «pas sûr de lui» que j'aime bien chez les gens. Tout cela qui fait un héros à hauteur d'homme non un ridicule héros américain de bande dessinée. Je l'imagine avec Sylvie en train de jouer. Non. En train de revivre le calvaire de De Lorimier et d'Henriette. Leur Passion. Et moi, premier spectateur de la beauté de leurs gestes, de leurs regards, de Ieurs étreintes. J'en ai des frissons. J'imagine aussi le beau visage de Sylvie sur un écran. Ses yeux apeurés, ses larmes, cette rage de vivre. Toute la misère du monde sur un seul visage.
Et soudain j'arrête de rêver. Parce que ça fait trop mal quand tu te réveilles. Faire un film, c'est faire l'amour à la plus belle femme du monde, sa femme. Mais je refuse de bander dans le vide. Alors je me retiens, je me refuse à bander de peur que « Téléfilmcanada» ne me dise que cette femme est laide, qu'en réalité il n'y a pas de femme du tout.
En fait, j'économise mes forces. Comme un marathonien ou un alpiniste à la conquête de l'Aconcagua. Parce que je sais que j’aurai besoin de toutes mes énergies pour me rendre au bout, pour atteindre le sommet un jour. Demain peut-être. Ou après-demain. Ou dans quinze ans. Un jour en tout cas. Ce scénario que j’ai travaillé, dans le plus grand plaisir, avec deux hommes que j’admire profondément, Gaston Miron et Paul Buissonneau, j’en ferai un film. Et ce film je le ferai avec ceux que j'aime. Alain Dostie à la caméra et Serge Beauchemin au son. Avec Jean-Baptiste Tard à la direction artistique. Avec Michel Arcand au montage. Avec Richard Grégoire à la musique, s'il veut bien encore de moi. Avec la p'tite Payeur à la production. Et avec tous les autres. Exploitons nos richesses naturelles. Et notre richesse, ce sont nos cerveaux.
Enfin, pour moi, le juge ultime de toute oeuvre d'art, c'est le peuple. C'est lui qui fait qu'un auteur existe ou non. C'est lui qui fait qu'une oeuvre existe ou n'existe pas. Téléfilm Canada, Tour de la Banque Nationale, 600, rue De La Gauchetière Ouest, 14e étage, Montréal, Québec, H3B 4L8. Pour le téléphone, c'est le 283-6363. Le télécopieur: 283-8212. Vous pouvez les féliciter ou les engueuler. Libre à vous.
Là-dedans, il n'y a ni cadeau ni don de charité, seulement de I’argent qui nous appartient, de l'argent volé dans nos poches par le biais de l'impôt et des taxes. Alors, pourquoi c'est interdit de parler entre nous de ce qui nous intéresse ? Pourquoi c'est interdit de parler de nous-mêmes? À nous-mêmes et aux autres ? À tous les autres ?
PIERRE FALARDEAU 28 juillet 1996
[…] il n'existe pas deux sortes d'histoire; je n'en connais qu'une: I' histoire objective, véridique. Et, pour ma part, à quelques messieurs de l'université (aujourd'hui disparus) qui voulaient me forcer à écrire de l'Histoire officielle et qui me donnaient à choisir entre ma chaire d’université et ma liberté, j'ai dit, dans le temps, que je choisirais ma liberté. L'Histoire, instrument de propagande - ou l'Histoire officielle, ce qui revient au même - c'est la négation même de l'Histoire. Je ne connais que l'Histoire qui dit, non pas ce qui aurait pu être, mais ce qui a été, rien que ce qui a été, mais tout ce qui a été; l'histoire qui dit bien qui est bien, qui dit mal ce qui est mal; qui tient compte, assurément, des idées de chaque époque, de l'ambiance des personnes et des faits voire des aspects accidentels de la morale, mais qui ne se connaît pas le droit d'altérer en rien la vérité, encore moins de tout absoudre, parce qu'il y aurait la morale des vainqueurs et des forts, la morale de amoraux et la morale des immoraux. [...] Elle ne ferait pas l'affaire, je le veux bien, des politiciens, entrepreneurs d'union nationale à tout prix, non plus que des partisans plus ou moins conscients du melting-pot ; elle aurait l'inappréciable avantage de ne pas enseigner le mensonge et de ne pas saboter le passé.
LIONEL GROULX 29 novembre 1943 Extrait 1 : "Bande Annonce" (7,7 Mo)
Extrait 2 : "Pierre Falardeau présente le film (extrait du DVD 18 février 1839 © Christal Films)" (6,5 Mo) |
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| Dernière mise à jour : ( 13-11-2006 ) | ||||||||||||||||||||||






















