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Le Party Suggérer par mail
Écrit par PierreFalardeau.com   
23-07-2006


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Ce texte est une préface extraite du livre
"Presque tout Falardeau",
édition Stanké, 2001.
Les photographies de tournages sont de Bruno Massenet sauf mention contraire.

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Liberté surveillée

Une autre saloperie de préface à écrire. Introduction, avant-propos, présentation, quel que soit le mot, de ce temps-ci, la littérature me sort par les trous de nez. Je me sens vide et nul. Deux films en deux ans, c'est trop pour mon petit cerveau. J'ai pas le goût de parler, encore moins celui d'écrire. Je veux voir personne. Je revendique le droit d'avoir l'air bête sans avoir à m'excuser ou à m'expliquer continuellement. Mon gros projet de ce temps-ci, c'est de défoncer quelques murs, de changer la fenêtre de ma chambre et de refaire la galerie. Ça me relaxe. Ça me fait du bien. Mon gros maximum.

Je repense au vieux Mao qui envoyait les intellectuels pelleter du fumier à la campagne. Malgré ce que peuvent en penser nos penseurs à cravate, le fumier me semble absolument néces­saire aux intellectuels. Les pieds dans la marde, ça remet les idées en place.

Mais il y a cette préface à se sortir du cerveau, à s'arracher des tripes. Rien ne vient. Je tourne en rond, autour de ma feuille blanche. J'ai deux cigarettes qui brûlent en même temps dans le cendrier. Et ce soleil de printemps qui donne le goût d'aller courir au parc Lafontaine. Il faut pourtant que j'arrive à avoir l'air intelligent. Il faut pourtant que j'arrive à aligner quelques mots si je veux payer le couvreur qui vient de refaire le toit. Je voulais m’acheter un kayak, il a fallu que je m'achète un toit neuf. Au lieu d'être en train de pagayer sur le fleuve, je suis là, bêtement, a « faire la vague» devant ma «couvarture». Et cette préface…

Plus que quelques heures... Et l'éditeur qui va m'engueuler encore une fois...





Quoi dire sur ce scénario qui a bien failli ne jamais exister. À l'époque, je venais de passer quelques années à écrire Octobre. On avait refusé le projet de film, une fois, deux fois, dix fois. J'étais devant rien. L'avenir me semblait totalement bouché. La déprime. Pourquoi se fendre le cul à écrire des scénarios si ça ne mène à rien?





J'essayais de survivre comme cinéaste mais aussi comme homme. Survivre financièrement mais surtout moralement. Survivre malgré ce constat d'échec. Je me cherchais des raisons d'espérer quand je suis tombé sur les lettres de Van Gogh à son frère Théo. Ça m'avait remonté le moral, ce peintre qui avait continué à travailler envers et contre tout. Envers et contre tous. Un seul tableau vendu au cours de sa vie. Et à son frère en plus, ce qui ne voulait strictement rien dire. Où cet homme avait-il trouvé le courage de persévérer, de croire en son talent? Sans doute en lui-même.

J'en parlais avec enthousiasme à mes amis. J'avais oublié cependant qu'il avait fini par se couper une oreille avant de se tirer une balle. De toute façon, je n'en étais pas là. Je me suis donc remis à écrire. De reculons mais quand même... «Sans espoir mais avec détermination» comme disait George Orwell. J'étais sûr que le film ne se ferait jamais. Mais, au moins, je faisais mon bout. Je n'étais pas responsable de tout. Si les fonctionnaires du cinéma refusaient encore de me laisser travailler, je ne pouvais rien y faire. Par contre, je pouvais continuer à écrire. De ça, j'étais responsable. Je pouvais au moins continuer à empiler les scénarios à défaut de faire les films. À ma mort, on déposerait la pile à la Cinémathèque. Qui sait, peut‑être que deux cents ans plus tard, un jeune cinéaste plein de talent allait découvrir mon «oeuvre géniale» sur les rayons remplis de poussière. Il allait sûrement en tirer quelques «chefs‑d'oeuvre immortels». Qu'est‑ce qu'on peut pas se raconter comme peurs? N'importe quoi pour survivre.

Bernadette Payeur, ma productrice, me téléphonait à toutes les semaines pour m'encourager. Sans elle, je ne suis pas sûr que j'aurais continué. Je n'aime pas travailler dans le vide même quand je me raconte des histoires. Mais, au moins, j'avais retrouvé un certain respect de moi-même.





Et on a fait le film, à la fin des années quatre‑vingt.

Le titre original devait être «La liberté n'est pas une marque de yogourt», mais tout le monde détestait ça.
Je me rappelle, à la fin du mixage, Richard Desjardins, le compositeur de la musique du film, avait proposé «Le coeur est un oiseau», titre de la dernière chanson du film. L'équipe du distributeur et ma productrice trouvaient ça très beau. Moi, je trouvais ça un peu fif sur les bords. Ça faisait vieux film soviétique ou bulgare pour cinéphylitique «smatte ». Et comme je ne travaille ni pour les critiques dis­tingués, ni pour les cinéphiles en mal de distinction, j'ai gardé « Le Party » tout bêtement.





Pourtant, j'aimais bien «La liberté n'est pas une marque de yogourt». Ça raconte en peu de mots ce que j'essayais de dire dans le film. Des critiques qui se croient sans doute très intelligents ont écrit que j'avais fait un film sur l'univers carcéral. Or ce n’est pas la prison qui m'intéresse mais la vie, les hommes. Les hommes ou les femmes, comme vous voulez. Dans une situation extrême, on ne peut plus tricher. On ne peut pas tromper les autres ni se tromper soi‑même. Les masques tombent. Et pour moi la prison n'était qu'un prétexte pour parler de la liberté. Mais comment parler de la liberté à des gens qui se croient libres parce qu’ils ont le choix entre deux sortes de papier‑cul, entre deux couleurs de chars, entre un bungalow mexicano‑mérovingien à Brossard ou un bungalow italo‑californien à Laval?

Comment parler de liberté à des colonisés qui ont intégré jusqu'au trognon le sens de la soumission? Et qui discutent, discutent, discutent sans fin, pesant, soupesant et repesant les pour et les contre. Pour finalement rester assis sur leur gros cul celluliteux. Pour moi, la prison n'était qu'un prétexte pour faire une fable sur la liberté. J'ai voulu montrer des humains, enfermés dans une cage, pour qui la liberté n'est pas un concept abstrait qu'il faut démontrer à grands coups d'arguments philosophiques. J'ai voulu montrer des êtres humains pour qui la liberté est vitale, essentielle, animale. Arrêtez de discuter «bout de tabarnak » et ouvrez la porte de la cage.





Et la liberté des peuples c'est aussi la liberté. Personnellement, je refuse de poser des conditions à la libération de mon pays. Pour moi, la liberté est un but en soi. Pas un moyen. Pour moi, l'indépendance du Québec est un but en soi, pas un moyen. Et tous ceux qui posent des conditions à notre libération pensent comme des «scrous». Ce sont des fonctionnaires qui pensent comme les fonctionnaires des «libérations conditionnelles». La liberté, christ. La liberté, point. La liberté pure et simple. Les anarchistes de Concordia, de McGill ou de Bishop, les anarchistes de café qui appuient les luttes de libérations au Tibet, à Timor ou en Ossétie et refusent la libération du peuple québécois déshonorent l'anarchie. Ils n'en sont que la caricature. Dans les faits, ce sont des «scrous» sans casquettes. Pareil pour ces supposés progressistes qui militent pour la libération, mais une libération sous conditions. L'indépendance mais seulement comme moyen pour arriver au socialisme. Et pour quel socialisme, celui de Tony Blair, celui de Mitterrand, ancien ministre de l'Intérieur pendant la guerre d'Algérie? À la liberté sans conditions, ils préfèrent le statut quo, comme le grand capital. Des scrous de gauche ou des scrous de droite, ça reste des scrous. Le néocolonialisme canadien, lui, n'a pas besoin de conditions pour exister, pour peser de tout son poids sur les conditions de vie de notre peuple. Il est. Sans conditions.





On est bien loin du «Party», me direz‑vous. Peut‑être? Peut-être pas? Je l'ai écrit plus haut. Je suis le champion pour me raconter des histoires. Des histoires qui permettent de survivre. Pas mal pour un cinéaste que les critiques accusent de voler bas, de rester au premier degré, de filmer sans nuances avec des gros sabots.

Je vous laisse donc à ma petite histoire, une histoire vraie, volée encore une fois à mon vieux camarade Francis, un des rares hommes libres que je connaisse. Une histoire vraie, mais mise à ma main. Moi, je retourne à ma démolition. Le marteau et la barre à clous pour remplacer la faucille. Comme dirait Francis, ça aussi c'est une façon de construire un pays.

 

Pierre Falardeau








Extrait 1 : 2 courtes séquences (4,9 Mo)
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Extrait 2 : une chanson de Richard Desjardins (9,5 Mo)
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Dernière mise à jour : ( 13-11-2006 )