Accueil arrow Articles arrow 2006 arrow La peur des mots
La peur des mots Suggérer par mail
Écrit par PierreFalardeau.com   
21-06-2006

«Sous l'occupation britannique,
on disait que la seule différence entre le Bengal Club et le Bombay Club
était que le premier était interdit aux Indiens, et aux chiens,
alors que le second acceptait les chiens ».

-       William

 

Avec, dans la voix, les trémolos d'usage, la journaliste radio‑canadienne en service commandé pleurniche son petit reportage sur fond de cornemuse à chier dans sa jupette écossaise. Une grande tragédienne que cette combattante de choc de l'information sous influence. «Un autre soldat canadien meurt en Afghanistan », annonce‑t‑elle avec de fausses larmes de circonstance et une tristesse parfaitement étudiée. Le reportage se poursuit, interminable une illustration parfaite du «nation building» à la sauce radio‑canadienne. Les soldats pleurent, le curé pleure, la famille pleure, les voisins pleurent, la gouverneuse-générale pleure en choeur avec sa grande tarte, les pleureuses professionnelles pleurent, même les deux clowns déguisés en Police montée et leurs picouilles endeuillées pleurent à l'unisson.

On dirait qu'il n'y a que moi à ne pas pleurer. J'arrive même à sourire discrètement. Un de moins, c'est toujours ça de pris! Un « beef » de l'ouest en moins à venir traîner ses grosses bottines au Québec pour défendre le «clarity bill» du cher professeur Dion, c'est déjà quelque chose ! Pour un pauvre gars du «vandouze», je verserais bien quelques larmes. Mais pour un , « redneck » du « Princess-Patricia-à-marde» , qui rêve de casser du paysan afghan, je ne vois pas l'intérêt. Surtout que les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes ennemis.

Comme un rouleau compresseur psychologique, l'offensive télévisuelle canadienne se met en marche: Harper va promener sa petite bédaine de témoin de Jéhovah en vacances jusqu'en Afghanistan. Une armée de journalistes, intégrés, obéissants et complices, relaie, avec un sans-gêne assez grossier, toute cette mise en scène carnavalesque. Les participants à cette mascarade politique sont, paraît-il, « embedded» comme on dit en bilingue primaire. «Embedded»! Comme si ces larbins qui marchent au pas ne couchaient pas dans le « bed », du pouvoir depuis toujours. Ces portes-crottes du petit écran nous racontent, le plus sérieusement du monde, que les soldats canadiens sont venus aider le peuple afghan, sont venus apporter la liberté, la démocratie, la civilisation et même les toilettes à l'eau chaude. Pour la caméra, on distribue quelques cahiers et quelques crayons, sous la protection d'un bataillon de parachutistes bottés, casqués, armés. On a mis au service de cette noble cause civilisatrice des hélicoptères de combat, des blindés, de l'artillerie. Tout ça pour quelques sacs d'école, des restants, sans doute, des campagnes de drapeaux de la grosse Sheila Copps. Et tous ces idiots de journalistes battent des mains comme les otaries du zoo de Granby en nous refaisant le coup du « fardeau de l'homme blanc» cher aux impérialistes britanniques. « Embedded» jusqu'à l'os, ils tentent de faire passer une guerre pétrolière et coloniale pour une mission humanitaire. Comme si l'oppression des femmes afghanes empêchait les patrons de Chevron, d'Exxon ou d'Enron de dormir.

Devant cette farce sinistre, tout ce que le Bloc Québécois trouve à dire, c'est de demander un débat aux Communes. Pitoyable! Et tout ça finit par un appui à «nos » soldats canadiens. Plus que pitoyable! Indécent, idiot et en dessous de tout! Aucune protestation, aucune critique, aucune réserve. Encore une fois, le peuple québécois est entraîné dans une guerre qui ne le regarde pas et nos valeureux députés continuent bêtement à jouer à l'opposition officielle de sa gracieuse majesté. On force le peuple québécois à être le complice d'une guerre d'agression contre des pauvres gens ont subi, comme nous, l'exploitation et l'oppression des colonialistes britanniques et notre grand timonier opine du bonnet fromager. Au lieu de nous convoquer à lutter pour notre propre liberté, on nous appelle encore une fois à combattre pour la liberté des autres, comme en 1914, comme en 1940, comme pendant la Guerre des Boers.Comme toujours.

Cette guerre n'est pas la guerre du peuple québécois. Cette supposée guerre au terrorisme n'est qu'une fumisterie et un mensonge. Une façon pour Harper de se rapprocher de Bush. On a attaqué New-York et Washington, pas Montréal ni Québec. Le peuple québécois n'a aucun intérêt à rester complice de cette internationale anglo-saxonne qui pille le monde entier.

Pas un mot non plus pour dénoncer cette nouvelle charognerie canadienne en Palestine. Cette ordure de «prime minister », conservateur suspend son aide dérisoire à l'Autorité palestinienne et pas un député du Québec qui n'élève la voix. Comme si on avait envoyé au Québec un troupeau de moutons muets. Dans cette course à la saloperie, le Canada, avant tout le monde, même avant les Américains, a puni les Palestiniens pour avoir démocratiquement élu le Hamas. Cela confirme encore une fois le caractère assez particulier de la démocratie au pays des Rocheuses. Les Québécois savent depuis toujours que la démocratie canadienne c'est toujours «leur» démocratie, la démocratie qui «les» arrange, la démocratie des maîtres, la démocratie du plus fort. Le Canada, comme tout l'Occident chrétien d'ailleurs, somme le Hamas de reconnaître l'État d'Israël. En soi, c'est une position qui se défend. Mais comme ces hypocrites ne demandent jamais à Israël de reconnaître l'État palestinien, cette position n'est en fait que la position du missionnaire : ça ne sert qu'à fourrer encore une fois le peuple palestinien. On ordonne au Hamas de renoncer à la violence mais on ne demande pas à Israël de renoncer au terrorisme d'État ou aux assassinats ciblés. Encore récemment, les Américains et les Anglais, toujours eux, chargés de garder les prisonniers palestiniens, se sont faits les complices des terroristes israéliens. Ils n'ont pas livré eux mêmes les prisonniers, mais ils ont laissé Israël violer la souveraineté palestinienne sans mot dire. Plus, ils ont laissé le champ libre aux envahisseurs, tout en protestant de leur bonne foi.

Photo de Martin Leclerc

Encore une fois, on a trahi ces pauvres gens qu'on a exilés, qu'on enferme dans des prisons à ciel ouvert, qu'on exploite, qu'on assassine, qu’on fait mourir de misère, à qui on a volé leurs terres, leurs arbres, leurs maisons, leur pays. Et pas un député québécois ne s'est levé pour protester. Pas un crisse! J'ai honte. Comme Québécois, je demande pardon à mes amis palestiniens. Je ne trouve plus les mots pour décrire mon dégoût, mon écoeurement, ce sale goût dans la bouche. Encore une fois, à cause de la mollesse de ses dirigeants, le peuple québécois se fait manipuler et, malgré lui, par défaut pour ainsi dire, il devient le complice de cette machination odieuse, de cette abomination.

Au lieu de poursuivre sans fin cette politique de chien de poche du gouvernement canadien, les députés du Bloc pourrait tirer quelques leçons de l'occupation israélienne en Palestine.

Celle-ci par exemple qui fait que l'État d'Israël perçoit des taxes sur tous les produits qui entrent dans les territoires occupés. Israël remet ensuite le total de ces taxes à l'Autorité palestinienne. Mais c'est surtout un extraordinaire moyen de chantage. Et Israël s'en sert maintenant pour faire plier le Hamas en refusant de payer. En politique internationale, on appelle cela du vol, du pillage, du colonialisme. En politique québécoise où règne la peur des mots, on utilise plutôt l'euphémisme déséquilibre fiscal pour décrire un phénomène du même type.

Ottawa nous vole notre argent dans nos poches par le biais des taxes et impôts et ensuite nous fait chanter avec ses normes nationales, son pouvoir de dépenser, ses empiètements continuels. On appelle cela du banditisme d'État, pas du déséquilibre fiscal. Le seul moyen de régler le problème de façon définitive c'est de faire l'indépendance, de ne plus laisser les autres nous voler, de cesser de leur fournir l'argent avec lequel ils nous tiennent en laisse.

Dernière réflexion de politique étrangère : le procès bidon de Saddam Hussein. Pour se refaire une vertu, les impérialistes anglais et américains traînent Saddam en justice. On l'accuse de crimes contre l'humanité, entre autres choses pour avoir fait gazer un village kurde. Mais quand c'était la très britannique Royal Air Force qui bombardait le Kurdistan en 1932, en 1943 et en 1945, on distribuait des médailles, on élevait des statues, on transformait les criminels en Lords d'opéra-bouffe. Et quand les Turcs gazent des villages kurdes, les Américains fournissent et les avions et les gaz.

Alors, au Bloc et au Parti Québécois, à quand une réflexion sur la politique étrangère du Québec? Tabarnak, il n'y a pas que la France sur cette terre!

Publié à l'origine dans le journal Le Québécois, volume 6, numéro 2, mai 2006.

Réagir à cet article

Dernière mise à jour : ( 08-11-2006 )