Accueil arrow Cinema arrow Elvis Gratton arrow Elvis Gratton II
Elvis Gratton II Suggérer par mail
Écrit par PierreFalardeau.com   
12-06-2006

Réagir à cet article

Ce texte est une préface extraite du livre
"Elvis Gratton II, Miracle à Memphis",
édition Stanké, 1999.
Les photographies de tournages sont de Carl Valiquet sauf mention contraire.

Note technique :
Tous les extraits vidéo de ce site necessitent Quicktime 7. Si vous avez une version antérieure de Quicktime, vous pouvez la mettre à jour sur le site Apple gratuitement ici. Si votre configuration ne supporte pas Quicktime 7, une version basse définition est proposée en MPG4.

Introduction

Ce livre ne coïncide pas tout à fait avec version finale de «Miracle à Memphis». Il s’agit de la version de tournage du film. Des séquences entières sont ainsi disparues au tournage pour mille et une raisons. D'autres ont sauté au montage pour mille autres raisons. Parfois elles ont été amputées, raccourcies, remaniées, tordues, déplacées, inversées, que sais‑je encore. C'est tout le drame de la fabrication d'un film. Toute l’horreur du passage de l'oeuvre sur papier à l’oeuvre sur la pellicule. Horreur que ne semble pas comprendre les fonctionnaires qui décident des films à faire ou à ne pas faire.

Monter un film est une expérience à la fois extraordinaire et fort douloureuse. Chaque fois que le monteur coupe, j'ai l’impression qu'il me coupe un bras ou une jambe. Parfois l'amputation commence par un doigt. Puis on passe à la main. On coupe ensuite au niveau du coude en espérant que le moignon de séquence tiendra le coup. Il faut parfois se résoudre à couper le bras au complet.

C'est donc pour protester contre mon état de cul‑de‑jatte ou d'homme‑tronc que je publie aujourd'hui le scénario de «Miracle à Memphis». Pour tenter de sauver mes moignons, pour essayer de ne pas perdre à jamais un certain nombre d'idées ou de gags plus ou moins géniaux. Je le fais pour me faire plaisir, pour ne pas avoir travaillé pour rien, pour ne pas avoir écrit dans le beurre.

J'ai commencé à travailler sur ce scénario après le refus de mon film sur les Patriotes par Téléfilm Canada. Professionnellement, je venais de vivre deux échecs consécutifs. J'étais fort déprimé. Sans travail, je me demandais comment faire vivre ma famille. Depuis des années les distributeurs m'achalaient pour tourner une suite à Elvis Gratton. J'avais toujours refusé. Pour moi, Gratton, c'était simplement une étape de ma vie passée. Sans la renier aucunement, je n'avais pas le goût de me répéter, de me copier moi‑même. J'étais rendu ailleurs.

Mais il fallait manger et il y avait de l'argent pour un deuxième Gratton. J'ai donc commencé à travailler strictement pour l'argent. C'était moins bête que d'aller faire de la publicité ou de tourner des mini-séries pour la télévision. Après tout, c’étaient mes idées, mes histoires, mes personnages.

Et je me suis pris au jeu. Je me suis mis à avoir du plaisir. J'ai décidé d'y aller à fond, comme dans tous mes autres films. Pour le plaisir de la création. Pour le plaisir de balancer un pavé dans la marre. Pour «leur» payer la traite encore une fois. Si je ne pouvais pas frapper avec «15 février 1839», j'allais frapper avec «Miracle à Memphis». C'est comme à la boxe. Si on ne peut pas frapper avec la droite, on peut toujours frapper avec la gauche. Si on ne peut pas donner des directs ou des uppercuts, on peut donner des jabs ou des crochets. Je me suis mis à prendre mon travail à coeur.

J'ai donc repris la série de gags qu'on avait mis au point avec Poulin, à la fin des années 80, en les intégrant dans une structure très lâche. Très très lâche. On m'a même reproché de ne pas avoir d'«histoire» à raconter, comme si dans le comique on avait besoin d'une histoire. Pour moi, l'important, c'est le gag, pas l'histoire. Dans le comique, c'est comme dans le cinéma pornographique: l'histoire, on s'en crisse. On veut voir les fesses de la fille. Point.

On m'a aussi reproché de faire n'importe quoi. Je n'étais pas vraiment malheureux, parce que c'est vrai. «Miracle à Memphis», c'est vraiment n'importe quoi. Comme l'art actuel d'ailleurs. N'importe quoi avec n'importe quoi. Comme, donc, mes contemporains se contentent de n'importe quoi, j'allais leur en fournir du n'importe quoi. T'en veux du n'importe quoi, eh bien! en v'là du n'importe quoi. Sans limites aucune. À fond. À planche.

Ce qu'on appelle «le placement de produits» par exemple. Il s'agit d'une technique publicitaire qui consiste à placer les produits des annonceurs dans les films, les téléromans, les séries. Autrefois, la publicité passait avant ou après. Aujourd'hui, la pub est dans... l'oeuvre.Elle est intégrée. Subtile. Subliminale. Plus, aujourd'hui certaines émissions sont écrites directement en fonction des produits. Ce sont les annonceurs qui écrivent les scénarios. Les scénarios sont au service exclusif de la marchandise. N'importe quoi! Et ils applaudissent, ces crétins. Et ils en redemandent.

Dans «Miracle à Memphis», comme on voulait parler de ces vedettes transformées en hommes‑sandwichs, en circulaire Provigo, ou en catalogue Canadian Tire, on avait besoin de publicité. On a donc proposé notre film comme support publicitaire à tous les annonceurs. Ils pouvaient placer leurs produits partout. En haut. En bas. À gauche. À droite. Au milieu. En arrière. Partout. Moi qui ai passé ma vie à dénoncer la pollution publicitaire, j'ouvrais soudain grand les fesses, comme une grande folle sur le trottoir, pour accueillir leurs saloperies. Une position philosophique intenable. Mais j'en suis fier. On marche au bord du précipice. Entre récupération et joie de «leur» payer une traite, tout en leur piquant leur argent pour faire un meilleur film. N'importe quoi. Comme l'art d'aujourd'hui. Au bord de l'absurde.

Je n'ai jamais très bien compris ces petits comiques qui disent faire de l'humour absurde. Moi c'est plutôt le réel que je trouve absurde. Nul besoin d'en inventer ou d’en créer. Il n'y a qu'à copier le réel. Je me réclame du cinéma documentaire. «Miracle à Memphis», c'est du documentaire comique. Pendant le tournage, Serge Beauchemin, le preneur de son, disait qu'on faisait du documentaire surréaliste. À surréalisme, je préfère le terme «sous‑réalisme». Pour moi «Gratton» c'est du documentaire «sous‑réaliste». On a beau se creuser la tête, inventer les pires imbécillités, créer de toutes pièces les pires bêtises, on s'aperçoit au bout du compte que le réel finit toujours par vous rattraper. On est toujours en dessous de la réalité. Partout, toujours, un tarla qui se prend très au sérieux a inventé avant vous la pire des niaiseries. Alors, pour l'humour absurde, on repassera. J'aime mieux Ti‑Zoune ou Tati.

Je vous laisse donc avec ce «n'importe quoi» fignolé quand même avec beaucoup d'amour et de rage au coeur.

Pierre Falardeau

Extrait 1 : "Entrevue retour de tournée" (11,,7 Mo)
Pour une version basse définition en Mpeg4 c'est ici



Extrait 2 : "Gratton à Radio Cadnas" (7,5 Mo)
Pour une version basse définition en Mpeg4 c'est ici



Dernière mise à jour : ( 13-11-2006 )