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Elvis Gratton I Suggérer par mail
Écrit par PierreFalardeau.com   
12-06-2006

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Ce texte est une préface extraite du livre
"Elvis Gratton, le livre",
édition Stanké, 1999.
Les photographies de tournages sont de Carl Valiquet sauf mention contraire.

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«Elvis Gratton» le «King des Kings», rassemble en fait trois courts-métrages, tournés, à deux ans d'intervalle chaque fois, après le référendum de 1980. Notre réponse à tous ceux qui avaient refusé la libération de leur pays. Un film en forme de crachat, de haut-le-cœur et de «renvoyage». Comment réagir autrement face à ces esclaves satisfaits qui disent du mal de la liberté.

À la sortie du film, tous les critiques, sauf un ou deux sur quatre-vingt, ont descendu le film. Une vraie merde. Un navet. Une cochonnerie. Une tache de graisse sur notre belle production nationale. Un film infâme. Une comédie au premier degré, en bas de la ceinture, tournée sans imagination, avec de gros sabots.

Et le film s'est imposé, malgré ces petits trous de cul de poules, défenseurs du bon goût «cinéphylitique» bourgeois. Ce petit film, tout croche, tourné avec des pinottes, rabouté comme on pouvait avec de la broche à foin, a fini par s'imposer. Comment? Je l'ignore. Le peuple lui-même s'en est emparé. Il l'a fait vivre, cet avorton, ce bâtard, ce tout croche. Il l'a fait tout seul, sans l'avis de personne, avec son génie propre. Ça m'a rassuré. Poulin aussi, d'ailleurs. Merci de nous avoir fait être.

En guise d'introduction, je vous livre une lettre écrite à l'époque pour protester contre le refus du deuxième court-métrage. Aujourd'hui, plus de quinze ans plus tard, on me refait les mêmes critiques, et je donne les mêmes réponses. En relisant ce texte, j'ai l'impression de pédaler dans la choucroute, de faire du surplace, de piétiner dans le jello au citron avec des requins dedans.

Montréal, le 28 juillet 1982

 

À qui de droit.

Nous présentons aujourd'hui le scénario d'Elvis Gratton, sans en changer une ligne. Il ne faut pas voir là de notre part un signe de défi au jury précédent. Évidemment un refus est toujours difficile à prendre, surtout quand il prend la forme de lettres anonymes où tous les coups bas sont permis.

Dans un premier temps, on ressent de la rage: on est prêt à tuer «tous ces cons qui ne comprennent rien», « ces gens petits, mesquins, sans imagination ». La rage de l'artiste incompris, quoi! La rage du créateur à qui l'humanité doit rendre hommage. La rage du génie qui se prend pour Mozart assassiné. C'est idiot, mais c'est normal, je pense.

En même temps, passe le découragement. Ça, c'est plus sérieux. Autour de vous, on se met à douter du projet. On se met à douter de soi-même.

Puis on se calme, le temps passe. On pense au projet. On relit les critiques du jury Il n'y a plus cette rage qui vous aveugle. On s'aperçoit que ce n'est pas si méchant, si bas, si mesquin. On essaie de comprendre. On cherche.

Réécrire le projet? Mettre des séquences aux poubelles. Ça arrive. On en met souvent. C'est pas bon, c'est pas bon. Mais quand je pense à Poulin en vacances, je commence à rire. J'ai toujours autant le goût de faire le film. Je trouve souvent la vie tellement pénible. Il me semble que la seule façon de s'en sortir, c'est dans un grand éclat de rire.

Quand je pense à Bob Smith dans la séquence 9, qui se fait manger une main par une poubelle, je rigole. Je pense à Léon, un ami hollandais qui a mis le gag au point avec Poulin, et je souris. Mais je comprends que vous ne trouviez cas ça drôle. Vous n'avez jamais vu Léon ou Poulin faire le gag. Comme ça, décrit sur papier, c'est sans intérêt. Le malentendu à mon avis, il se situe là. Le papier. À mon avis, une des difficultés du cinéma réside dans la mise sur papier d'un certain nombre d'images. Et dans le cas d'Elvis Gratton, comme il s'agit la plupart du temps de gags essentiellement visuels, c'est encore plus difficile.

Même chose pour la séquence 3. Mis comme ça, sur papier; en dix lignes «y a rien là». Il faut avoir vu Poulin essayer de rentrer sa valise dans un casier pour comprendre. Ce n'était pas un gag. C’était la réalité Mais un gag comme ça, bien travaillé, bien mis en scène, c'est pissant. Sur papier ou mal joué, c'est absolument inintéressant. Et ainsi de suite.

Vous n'êtes pas obligé de me croire. Quelques précisions. Pourquoi Elvis II? Pourquoi pas? C'est drôle. On a par hasard créé un personnage. Maintenant il existe. Pourquoi ne pas le laisser aller? Il s'agit pas de se prendre pour Sylvester Stallone, ni de servir du réchauffé. Il ne s'agit pas non plus d'user à la corde une recette. Mais il serait dommage, à notre avis, de laisser Elvis Gratton se morfondre dans un court-métrage, indiffusable par son format même. Ce qu'on a en tête, c'est de rire, faire Elvis II, et même Elvis III. À coup de courts-métrages, ne peut-on pas arriver à un film à «sketches» d'un format adapté à la diffusion. Bob Gratton est un personnage trop pénible à mon goût pour vivre avec lui le temps d'un Elvis VII ou d'un Elvis XXIV Certains pourraient choisir une série. Ça se défend. Ce n'est pas si tarte. Ça pourrait être intéressant. Et utile. Mais on a autre chose à faire. En attendant, c'est Elvis II et III

Vous trouvez le titre «Les vacances d'Elvis Gratton » trop prétentieux. Vous pouvez le changer, ça ne me fera pas mal au coeur On a déjà assez de misère à se prendre pour Falardeau et Poulin, sans se prendre pour Tati. Mais quelle est donc cette maladie locale qui veut toujours qu'on soit le petit «quelque chose» autochtone. Notre Godard national, notre Fellini québécois, notre Cecil B. DeMille montréalais. Non mais...

Nous avons trop d'admiration pour Tati pour essayer de faire Tati. Oui Hulot est subtil. Ce n’est pas le cas d'Elvis Gratton. Gratton, c'est gros, c’est grossier, c'est bas, c'est vulgaire. Oui, c'est vrai. Selon Larousse. Vulgaire : qui ne se distingue en rien du commun. C'est très beau, non? Son contraire: élitiste. Ce qu'on avait en tête au départ avec Gratton, c'est la longue tradition comique québécoise que les bien-pensants ont malheureusement toujours refusé de reconnaître. Ce qui nous intéresse, c'est du Ti-Gus et Ti-Mousse politique, une critique sociale à la Poune, une réflexion philosophique à la Olivier Guimond. D'ailleurs, un des rêves de Poulin aurait été de diriger Olivier Guimond dans Ubu Roi. Malheureusement, à l'époque, il était trop jeune. Poulin n'a qu'à se prendre pour Poulin, ce sera bien suffisant.

Moi, la question qui me vient à l'esprit en parlant de Tati, c'est comment il a mis «Playtime» sur papier. Première séquence: « Un petit gros cherche des poussières dans le hall de l'aéroport. Deux soeurs traversent l'écran suivies d'un groupe de touristes japonais». Essayez vous-mêmes de décrire la scène sur papier. C'est «archiplatte». Pourtant, moi je commence à rire avant que le rideau s'ouvre quand je vais voir « Playtime ». Comment décrire sur papier les prouesses de Tati sur son vélo, habillé en facteur, ou la partie de tennis? Pour moi il est là le problème.

Oui, « Elvis Gratton», c'est gros, grossier, bas, vulgaire, facile. Facile, ce n'est pas si sûr. Ce n'est pas si facile de plier les gens en deux. C'est même très pénible et terriblement angoissant. Quand Charlie Chaplin arrose la Commission McCarthy avec un boyau à incendie, c'est facile? Peut-être. En tout cas, c'est simple et terriblement efficace. Mais faut le trouver. Faut aussi le faire. Ce n'est pas si facile de faire rire et le monde de la brasserie Papineau et les réalisateurs de l'ONF et les détenus de l'institut Leclerc et les critiques de cinéma polonais et ma mère en plus. Quant aux chefs-d'oeuvre de cinémathèques... Comment Chaplin a-t-il décrit la scène du tribunal sur papier?

Photo de Lyne Charlebois

On reproche au scénario d'être bâclé, fabriqué à la hâte. Je comprends votre impression ; mais je crois que vous avez tort. Il n'est pas plus bâclé que le scénario de Elvis I. À titre d'expérience, relisez donc, par exemple, la séquence des cheveux. Elle est décrite en quelques lignes. Comme ça, sur papier, c'est insignifiant. C'est tellement insignifiant que l'équipe de tournage pensait faire un plan de 15 secondes. Il a fallu gueuler pour laisser à Poulin le temps nécessaire. La séquence dure deux minutes trente. Relisez la séquence du lavage du camion. Quelques lignes. Ce n'est pas particulièrement drôle. Mais ce qu'il faut comprendre, c'est le travail de création des gags lors des répétitions et de la mise en scène. Les gags, on ne les a pas trouvés spontanément le matin du tournage. On les a mis au point pendant de longues heures de pratique. Les gags ne naissent pas tous autour d'une table et d'une feuille de papier. C'est en travaillant avec les comédiens qu'on les découvre, qu'on les met en place, qu'on les corrige, qu'on les polit, qu'on les rejette, qu'on les remplace.

S'il avait fallu comptabiliser les longues heures de pratique avec Julien et Denise, nous n'aurions jamais pu faire le film avec 60 000 $. Mais une chose est sûre, on l'a fait le maudit film. Il a ses défauts, de maudits gros défauts à part ça. Mais il a certaines qualités qui font oublier le reste. Le film marche. Les gens rigolent. Tout ce qu'on veut c'est la possibilité de travailler. Tout n'est pas dans le papier. Tout est dans le travail de mise en scène.

Dans la séquence 9, Elvis Dupont essaie d'installer une chaise longue. Ça ne vous fait pas rire. Moi non plus, dit comme ça. Mais essayez d'imaginer Poulin avec une chaise pendant quelques heures, vous verrez. C'est une autre histoire. Faites le travailler.

Même chose pour la séquence 8 avec le professeur de danse. Je ne sais même pas si ce sera drôle. Tout le film repose sur Poulin, c'est vrai. Et ce n'est pas offenser quiconque que de dire que présentement ici, il n'y a que lui à pouvoir faire ce genre de trucs. Je sais que tout ce papier supplémentaire ne vous éclaire pas beaucoup. Il faudrait nous laisser 10 minutes pour vous mimer le film.

Mais comme la seule relation possible actuellement entre des réalisateurs et le jury c'est le papier, ben je continue.

Présentation d'Elvis Gratton à Moscou

On nous dit: «il n'y a pas d'histoire». Mais si, il y a une histoire. Il y a un début, un milieu, une fin. Le couple se prépare, part, fait ce que tout le monde fait dans le Sud et revient. C'est une histoire. Quand on met bout à bout les tranches de baloney, on le retrouve au complet notre baloney. Si par hasard vous êtes parmi les «happyfew» qui ont aimé ou haï à mort «Pea Soup», vous allez conclure d'une part que nous avons fait pire en terme de collage, et que d'autre part notre culture culinaire laisse sérieusement à désirer. Je n'ai pas de grande théorie cinématographique pour défendre cette construction « tranche de baloney». Tout ce que j'en sais, c'est que ça marche. Le premier fonctionne de la même façon. Je sais, ce n'est pas le Pérou, mais y a personne qui sort en disant : «je comprends rien». A côté de « Mon oncle d’Amérique» et de «L'année dernière à Marienbad», c'est un peu grossier comme construction. On reste simpliste et grossier, même dans la structure.

Je comprends très bien qu'il y a d'autres façon de structurer un récit. Mais il n'y a pas une seule façon. C'est infini comme possibilités. C'est un problème qui m'intéresse au plus haut degré, mais j'avoue que pour «Elvis» ce problème ne nous a pas empêché de dormir Ça vaut ce que ça vaut, je sais. Mais nous ne prétendons pas ici révolutionner le langage cinématographique ou inventer une nouvelle façon de dire. On est prétentieux, mais pour de prochains films. Pas là.

Ce qui fait «Elvis Gratton », c'est l'addition de toutes ces «tranches» d'Elvis Gratton. Jamais on ne S'éloigne de Bob et de Linda. De toute façon, ils sont tellement collants, comment s'en débarrasser? Ils ne sont absents que d'une seule séquence: la séquence 10. C'est une séquence très courte, une sorte de parenthèse. Si ça retarde le récit, bien, il n a plus qu'à se recycler clans le fromage de chèvre ou à cultiver le macramé. La ligne directrice? Elle me semble tellement grosse, la ligne directrice. C'est Elvis Gratton. Le baloney c'est lui. Ainsi, dans la séquence 7, si on oublie la présence du gros Bob aux côtés du syndicaliste, tout de suite après le zoom out, son discours basé sur le salissage n'a aucun sens. (D'ailleurs c'est un discours qui n'a pas de sens, comme la majorité des discours.) C'est Gratton se douchant sur la plage à ses côtés qui donne un sens au texte. C'est Gratton aveuglé par le savon, cherchant désespérément le robinet qui donne un sens à la séquence.

On nous parle aussi de convention établie. Mais on n'a jamais cherché à faire du réalisme. Avec Gratton, on nage en pleine bouffonnerie.

Extrait 1 : "Joueur de golf" (7,2 Mo)
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C'est du grand guignol, de la caricature. On aurait pu choisir le surréalisme. On ne l'a pas fait. On a travaillé à mi-chemin entre le réalisme et le délire, en pleine bouffonnerie. On peut donc s'en permettre pas mal avant de traverser la convention établie. Rire de soi se donner le mauvais rôle, c'est assez difficile, surtout pour un peuple colonisé aux prises avec l'image négative que lui renvoie le colonisateur. Mais comme ce peuple colonisé se transforme chaque année, pendant quelques semaines, en colonialiste, dans le Sud, pourquoi ne pas en rire. C'est triste à en pleurer, alors rions-en. C'est sain. Ce n'est pas un rire facile. C'est un rire qui fait mal. Vous n'avez pas le goût de rire? Ça ne vous fait pas rire? C'est pas comique? Peut-être avez-vous raison. C'est possible. Je crois cependant que le malentendu vient du papier. Alors laissez-nous au moins aller au bout de la farce. Si vous ne riez toujours pas, ou bien nous avons un problème, ou bien vous avez un problème.

Moi, le Sud, je trouve ça effrayant. En disant cela, je n'ai pas dit grand chose. En disant «Les vacances d'Elvis Gratton », on n'a pas dit toutes les dimensions de ce rituel annuel au soleil. Mais le tourisme possède aussi ses contradictions. Nous essayons d'en parler Simplement. Maladroitement peut-être. Il y a longtemps que nous avions le goût de parler de ces hommes et ces femmes du Nord, les adorateurs du Soleil. Nous voulions en faire un documentaire. Par hasard, c'est la farce qui nous permettra d'en parler. C'est gros. Non! Ce ne sera jamais assez gros. La réalité est tellement plus grosse, tellement énorme. Aucun scénariste n'aurait pu inventer; par exemple, le drink de Linda, dans la séquence 12, page vingt-quatre. Fellini peut-être aurait pu créer ce «drink-érotique-cheap». C'est gros, c'est vulgaire, c'est facile, mais ça existe. Ce n'est pas une invention de notre esprit grossier et mal tourné, mais un cadeau de la réalité.

Extrait 2 : "Augusto Ricochet" (4,5 Mo)
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Cette lettre à la fois trop courte et trop longue est une tentative de sortir du cinéma-papier. La contradiction est globale. C'est encore avec du papier qu'on essaie de dissiper le malentendu. Vous êtes pris avec notre film-papier et vous tentez d'imaginer le film. Vous n'en voyez pas, je crois comprendre pourquoi. Si vous en voyez un vous le voyez médiocre, raté Vous avez peut-être raison. Mais peut-être ne voyons-nous pas le même film.

Pierre Falardeau

Pour aller plus loin, actuellement, la seule façon, c'est de réaliser le film. Bon ben ça y est, je ne sais plus comment finir. On peut quand même pas se mettre à genoux. La confiance. Oui, je sais, c'est le coup classique. C'est connu. Mais enfin, c'est tout ce qui reste. Ça et les lampions à l'Oratoire. Plus de gens en mangent parce qu'elles sont plus fraîches...
Salut

Extrait 3 : "Je suis un Canadien Français" (6,2 Mo)
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Dernière mise à jour : ( 13-11-2006 )